Voyages dans le miroir de l’Autre
- Claire Amaouche
- Feb 4, 2025
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Lorsque j’ai commencé à voyager, il y a quinze ans, il y a des questions que je ne me posais pas. Tout m’apparaissait alors neuf et séduisant, et je portais sur le monde un regard d’une certaine naïveté. Non pas que j’en ignorasse totalement les injustices ni les richesses, mais j’étais encore inconsciente de ma place dans ce monde, de ce qu’elle pouvait signifier lorsque je m’aventurais hors de chez moi. Je n’étais pas capable, je crois, de distinguer le préjugé de l’observation juste, ni de mesurer l’influence des jugements qui naissaient en moi à l’aune de lieux ou de cultures nouvelles. Ce n’est que lentement, à mesure que les voyages s’accumulaient, que j’ai pris conscience que, comme tout être humain, j’étais habitée par un ensemble de principes, de valeurs et de croyances sociales, qui altéraient bien plus que je ne le pensais, et parfois en toute ignorance, ma perception du monde.
Je voyageais avec insouciance, prenant mes premières impressions comme des vérités légères, suffisantes en elles-mêmes, et forgeant des opinions presque définitives sans m’être vraiment interrogée sur leurs origines. Même si je m’efforçais toujours d’aborder chaque destination avec la curiosité et l’empathie qui je croyais être les miennes, je négligeais trop souvent le temps de la réflexion et de la recherche. Mais, peu à peu, je réalisais que même celles-ci étaient moins une caractéristique de ma personnalité qu’une construction sociale, et une certaine gêne m’envahit. J’en voulais à cette paresse intellectuelle qui me faisait hésiter à l’effort d’analyse et d’apprentissage lorsque venait le moment de véritablement comprendre ce qui m’entourait. Je prenais des notes, certes, mais elles venaient mourir dans mes carnets, sans qu’aucune leçon n’en soit tirée.
Voyager comme je le faisais alors, c’était une forme de légèreté ennivrante : je m’encombrais peu de l’histoire, des contextes économiques, sociaux ou politiques d’un lieu, je passais vite sur la compréhension véritable de ses valeurs ou de l’organisation de sa société. Cela avait un certain avantage: l’émerveillement des premiers instants se renouvelait sans cesse, et il n’était souvvent pas question de faire le travail difficile que demande le dépassement des apparences, leur déconstruction, et la confrontation à la dure réalité que ces rencontres entre humanités différentes finissent parfois par faire émerger.
Cette prise de conscience, ainsi que les années passées à me perdre dans les livres, à explorer les récits de journalistes, d’anthropologues ou de voyageurs, ont entraîné avec elles une multitude de questions inconfortables et de problèmes apparemment insolubles. Désormais, chaque voyage s'accompagnait de son lot de malentendus et de désenchantements, tout autant que d’émerveillements. Il fallait apprendre à s'observer soi-même autant qu’on observait l'autre. Il fallait comprendre que nous ne pouvions, en réalité, voir le monde qu’à travers le prisme de nos origines, et accepter les dissonances multiples que cela engendrait. Comme Levi-Strauss l'évoquait fréquemment, il existe une notion d’« observateur neutre », pour décrire la position fragile de l'anthropologue qui doit s’extraire de lui-même pour comprendre l’autre, mais ne doit pas pour autant perdre les repères nécessaire à cette analyse.
Plus je voyageais, plus j'observais le monde sous cet angle, et plus je me trouvais seule face à des contradictions insolubles : mes valeurs, ce que je considérais comme juste, éthique ou normal, n’étaient pas nécessairement partagées là où je me trouvais. Et ainsi tournait en boucle l’éternelle question : m’était-il possible d'appréhender et d’observer véritablement une culture dont les valeurs et les fonctionnements étaient opposés aux miennes ? Etais-je capable de dépasser ma propre grille de lecture pour comprendre celle de l’autre ? Et, au fond, faut-il le faire ?
Cette prise de conscience s’est particulièrement intensifiée lorsque je me suis trouvée à Dubaï, il y a quelques mois. Alors que je contemplais le paysage étrange qui s’étendait devant moi, je fus prise d’un vertige : qu'étais-je venue chercher ici, et était-il vraiment nécessaire de parcourir les milliers de kilomètres qui me séparaient de la péninsule arabique pour découvrir une région dont les pratiques sociales – notamment envers les femmes et les migrants – me révoltaient profondément ? Et pendant que je mesurais le gouffre qui me séparait de ce monde, tentant d’imaginer la vie que j’aurais pu y mener, des hordes de touristes, insouciants de ces questions, se promenaient le long des plages, le sourire aux lèvres.
Il m’est arrivé souvent d’entendre dire que l’on ne mettrait jamais les pieds dans des pays comme les Émirats ou d’autres, par principe, et en raison de ce qu’on considérait comme inhumain ou immoral. Et cette question me taraude. Je ne peux m'empêcher de penser que si le monde entier se précipite dans ces destinations de vacances, dans des pays où le respect des droits humains et les régimes politiques laissent à désirer, c’est une manière tacite d’acquiescer, de montrer que ce qui s’y passe ne nous concerne pas, du moment que notre propre expérience n’en est pas affectée. Ce faisant, nous finissions par croire que, finalement, il n’existe pas de lien réel entre ces parties du monde et la nôtre, entre ces individus et nous. Et nous vivons des humanités séparées.
Pourtant, j’ai continué à voyager vers ces lieux où je ne comprends ni les valeurs ni les modes de vie, confrontée à l’incompréhension ou à la frustration. Chaque rencontre avec l’autre me fait mesurer la distance entre le prisme à travers lequel je vois le monde, et la compréhension plus profonde que je dois en avoir. Et si je poursuis ces voyages, ce n'est pas parce que l'indifférence ou l'acceptation naïve m’auraient envahie au point de ne plus me soucier de rien, mais parce que je suis convaincue que seule la confrontation avec ce qui nous surprend, nous dérange ou nous révolte peut poser les premières pierres de ce long apprentissage de l’humanité. Comme je l’ai déjà dit, je ne crois pas qu’il existe de peuple, d'endroit, ou de culture, par essence, dénué d’intérêt, de richesse ou d’humanité. À chaque coin de rue, on peut découvrir, si l’on prend le temps d’observer, une infinité de beautés cachées, et cela peu importe où l’on se trouve.
Ce qu’il nous faut essayer de comprendre en revanche, c’est pourquoi et comment de telles valeurs, de tels modes de vie, ou de telles injustices ont pris racine en ces lieux. Et ce faisant, il est crucial de ne jamais oublier de se retourner sur soi-même, de s’imaginer autre, et de voir en nous tout ce qui pourrait, chez l’autre, sembler immoral ou révoltant.
References:
Claude Levi-Strauss, Tristes tropiques, 1955
Claude Levi-Strauss, La pensée sauvage, 1962
Samah Karaki, L’empathie est politique, 2024.