Voyager dans le temps
- Claire Amaouche
- Oct 20, 2024
- 3 min read
Sur la temporalité du voyage moderne
J’ai en mémoire une entrevue de Nicolas Bouvier sur laquelle je tombais un peu par hasard une nuit d’insomnie. Filmée quelques années avant sa mort, il y discute librement de son parcours de voyageur et d’écrivain, de son approche des lieux et de l’autre. Une phrase, au milieu d’un échange à propos du Japon où il vécu plusieurs années, me marqua tout particulièrement. Je tente de la retranscrire ici: “J’ai vu des caravanes de touristes dans de grands temples, des dames aux cheveux bleus et lunettes diamantifères, de passage quinze jours dans le pays, et furieuses qu’on ne leur ait pas livré l’âme du Japon. Mais il n’y a pas d’âme du Japon, c’est une sottise! Il y a une culture japonaise, une mentalité, une sensibilité très différente de la nôtre, mais qui n’est en aucun cas incompréhensible. Ce n’est qu’une question de temps.”
Arrêtons nous particulièrement sur ceci: Ce n’est qu’une question de temps.
Je me suis beaucoup interrogée sur la temporalité des voyages de l’homme moderne. Il y a bien quelques voyageurs qui empruntent encore les voies lentes des aventuriers d’antan, qui traversent les continents au fil des mois, au hasard des trains et des routes de campagne. Mais pour la plupart d’entre nous la perception du temps s’est progressivement déformée, dans la vie comme sur la route. En vérité, le temps dont nous disposons dans une vie n’a pas vraiment changé. Mais nous avons perdu le goût de l’ennui, des jours qui s’écoulent sans que rien ne se passe, de la contemplation silencieuse, de la patience. Dans La Vie intense : une obsession, Tristan Garcia aborde ce rapport de l'homme moderne au temps, et son mode de vie accéléré par la technologie et la mondialisation. L’idéal contemporain justifie désormais son existence par son intensité et son efficacité: faire plus et plus vite. Mais cette course effrénée vers la nouveauté, cette boulimie de connaissances et d’expériences vite digérées laissent progressivement place à l’épuisement et nous empêchent, au fond, de donner aux choses le temps nécessaire pour qu’elles s’impriment en nous.
Tous ces principes continuent d’exister lorsque nous posons le pied en terre inconnue. Partout je vois fleurir guides et articles aux titres aguicheurs: “Rome en deux jours”, “Dix jours au Japon”, “Berlin - Les indispensables”. Liste de lieux à visiter, cases à cocher, itinéraires pré mâchés pour ceux qui annonceront fièrement au prochain Noël de famille: “Ca y’est, j’ai fait le Japon”. En tentant de maximiser chaque expérience, nous en altérons la profondeur. Pris dans ces vastes courants d’air, nous passons aux travers des lieux, et tout finit par nous glisser dessus.
Je suis le produit de mon époque, j'ai moi aussi parcouru le monde, fait miennes ces immenses salles d'attente que sont gares et aéroports, calculé d'innombrables itinéraires. Puis, peu à peu, presque à mon insu, j'ai délaissé visites incontournables et sites touristiques, pour passer mes journées entre quartiers résidentiels d’apparence quelconques et petits villages perdus. Pas une seule fois je n’eus l’impression que ce temps passé dans la vie quotidienne m’eût dérobé quoi que ce soit ou qu’il eût été perdu.
Ces lignes pourraient être une invitation à la lenteur, à une reconsidération du temps en voyage. Un temps qui ne se mesure pas à la durée effective de notre présence ici ou là, mais à cette horloge interne, intime, qui s’assouplit peu à peu en nous, créant l’espace nécessaire aux errances, les seules à vraiment permettre de regarder et de voir ce que l’on ne nous montre pas. Une fois ce nouveau rythme trouvé, chaque jour, chaque traversée s’inscrit dans une continuité d’expériences, nous ramenant inévitablement et sans fin vers des terres déjà foulées. Ainsi, ces trois semaines passées au Japon ne forment-elles pas une parenthèse temporelle qui se refermerait une fois le vol de retour entamé, mais bien le premier pas d’une longue série, nous rendant toujours plus sensibles à cette infinité de petits détails accumulés qui tissent la véritable connaissance d’un lieu.
De la jungle ou de la taiga je n’ai rien vu. Du désert et des steppes, qu’une infime portion. Et il ne me reste du grand nord que des souvenirs éparses. De mon propre pays, et de ses recoins sauvages je ne connais presque rien. ll faudrait peut être y consacrer une vie, et un livre entier.
Il serait tentant de me précipiter ici et là pour aller y trouver de nouvelles images à coller sur mon mur comme des cartes postales. Mais il me semble que je m’y perdrais, à force d’exotisme sans substance. Non, je crois qu’il me faut à l’avenir, retourner encore et toujours sur ces terres déjà vues, qui me marquèrent profondément et qui, au fil du temps, me révéleront peut être leur véritable nature.
Références:
Nicolas Bouvier, entrevue “plans fixes”, 1996
Nicolas Bouvier, le vide et le plein, 1964-1970
Tristan Garcia, la vie intense: une obsession moderne, 2016





