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Claire Amaouche

Tadjikistan : aux confins de la carte

  • Writer: Claire Amaouche
    Claire Amaouche
  • Apr 13, 2025
  • 4 min read

Partie 2: vers la ville


source: personal archives, tadjikistan 2023.
source: personal archives, tadjikistan 2023.

Redescendue des montagnes du Turkestan, je fais halte dans un petit village accroché à flanc de vallée, non loin du Vakhsh — long fleuve limoneux, échappé des cimes du Pamir, qui s’étire paresseusement jusqu’aux ponts de Douchanbé.


J’attends à un carrefour, entre deux étals de pastèques et une minuscule épicerie où des canettes fluorescentes s’entassent dans un frigo fatigué, une voiture pour me tirer vers la capitale. Mais aujourd’hui, nul ne semble enclin à faire les sept heures de route qui nous en séparent — ou du moins, pas à un prix que je sois prête à payer.


À l’ombre du seul arbre du bord de route, j’attends, assise à côté d’un vieillard à l’élégance discrète, drapé dans une robe noire, campant fièrement sur son siège une canne de bois sombre posée contre sa jambe. Un jeune homme que je devine être son fils s’active à quelques pas, engagé dans de bruyantes négociations avec un petit groupe d’hommes pour faire transporter son père. J’y vois là ma chance de me joindre au voyage. Après de vagues explications, le marché est conclu. Un ami déposera le vieil homme dans une ville en contrebas, puis poursuivra jusqu’à Douchanbé.


Une fois son déjeuner avalé d’un air distrait et sa cigarette écrasée dans la poussière, notre chauffeur nous fait signe. Pas un mot. Et nous voilà partis tous les trois, brinquebalés dans ce convoi improvisé. La voiture grince sur l’asphalte effrité, serpente entre des sommets, longe des pans de montagne rouge où s’accrochent encore quelques baraques de bergers. Il faut passer plusieurs tunnels dans le noir le plus complet, avançant péniblement, les roues sans cesse embourbées dans d’immenses ornières remplies d’eau. On dit que les morts sont fréquentes ici. Mais ces pensées sont vite chassées pour laisser l’esprit s’égarer dans l’horizon brun et poudreux qui s’étire à perte de vue. À l'approche de la capitale, il faut glisser un billet dans la poche d'un policier qui semble plus intéressé par la collecte de souvenirs que l'application du code de la route. Mais enfin, Douchanbé se dessine entre deux rangées de platanes. Il reste encore un peu de lumière



Une chaleur accablante pèse sur Douchanbé en cette fin de juin. Les bâtiments, hauts et pâles, semblent flotter au-dessus d’un brouillard ocre. Ils se dressent à distance les uns des autres, séparés par de vastes allées fraîchement arrosées — une verdure de façade, qui n’offre que rarement l’ombre espérée. Comme à Almaty ou Tashkent, ces villes post-soviétiques me déconcertent toujours un peu. Tout y parait soudain sur-dimensionné. Le pays tout entier, quelques jours plus tôt, se contractait dans les replis des montagnes ; des routes étroites où deux voitures peinaient à se croiser. Et voilà qu’on débouche sur ces artères immenses où se croisent des flots incessants de véhicules en tout genre. Tout cela ne fait pas le bonheur du marcheur : longues avenues à longer sous un soleil cruel, trottoirs déserts, poussière et nuages de pollution. Et, parsemés ici et là, ces monuments et statues imposants dont l’architecture hésite entre utopie futuriste et vestiges du passé.


La ville est propre, et me semble d’une opulence incongrue après les villages montagnards des dix derniers jours. Ici, des immeubles neufs avec portier, de grosses berlines au garde-à-vous devant des boutiques aux enseignes brillantes, et un étonnant nombre d’hôtels — pour une ville où bien peu de voyageurs s’égarent. Je croise des femmes aux hijabs et tuniques colorées, et des hommes dans d’élégants costumes sombres. Près des arrêts de bus, des groupes de lycéens en uniforme me guettent d’un oeil amusé.


Je loge dans un appartement de l’un de ces blocs de béton rénovés qui quadrillent la ville. En poussant la porte, je découvre un intérieur à l’esthétique chargée, peut-être familière de la région : boiseries sombres, tapis dorés trônants au centre du salon, fauteuils noirs capitonnés, et un large lustre de cristal suspendu sous un plafond de verre fumé. De l’entrée jusqu’aux chambres, des murs couverts de miroirs et un mélange curieux de papiers peints colorés. L’endroit est bien trop vaste pour ce court séjour solitaire — mais je savoure le confort retrouvé, et la première douche véritable depuis mon retour des sommets.


Durant cette escale citadine, mes journées s’étirent lentement. Je marche sans but, m’arrête sous les arbres et m’abandonne à la torpeur. L’élan du départ s’est brusquement retiré comme la mer en fin de journée. J’aimerais courir les musées ou flâner autour des bazaars — mais ce mois sur la route a creusé une lassitude soudaine, et le corps se refuse désormais au moindre effort. Entre deux siestes je m’abreuve de récits sur la région.


Le Tadjikistan, longtemps intégré à l’émirat de Boukhara, fût absorbé de force par l’Union soviétique dans les années 1920. Après une résistance farouche menée par les Basmatchis, les Soviétiques imposèrent leur autorité : collectivisation, persécution religieuse, destruction des structures traditionnelles. Nombre de Tadjiks fuirent alors vers l’Afghanistan voisin qui devait lui aussi connaître de nombreuses tragédies dans les décennies qui suivirent. Bien plus tard, après l’effondrement de l’URSS, le pays sombra dans une guerre civile dévastatrice, opposant gouvernement post-communiste et coalition d’islamistes modérés, de libéraux et de chefs de guerre régionaux. Un conflit qui laissa le pays exsangue et brisé, depuis trente ans soumis au pouvoir du même homme, dont les promesses de stabilité servirent bien souvent de masque au contrôle.


Il y aurait tant à dire sur cette région et ses nuances. Car ce que l’on en perçoit chez nous ne rend guère justice à sa complexité ni sa richesse. Mais cet apprentissage ne peut se faire qu’au fil du temps et des voyages renouvelés - dans l’espoir, un jour, de saisir quelque chose de ces héritages, ces sensibilités et ces façons d’être et de vivre tout particuliers. Il faudra revenir, donc.


Douchanbé signe la fin de ce voyage en Asie centrale. Bientôt, un avion me portera vers l’Azerbaïdjan et la Géorgie, avant le retour en l’Europe. Là-bas, rien n’aura vraiment bougé : l’appartement au parfum boisé, les rues agitées de la ville en été, la routine familière qu’on reprend presque sans y penser.


Mais moi, je ne reviendrai pas tout à fait la même. Je ne sais encore ce qui, en moi, s’est déplacé — mais je regarderai autrement la vie que j’ai quitté, il y a encore quelques mois à peine.

 
 
 
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