Tadjikistan : aux confins de la carte
- Claire Amaouche
- Mar 30, 2025
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Partie 1: la montagne.

Tadjikistan.
Routes de montagne sinueuses, poussière rose collée aux flancs de voiture, sommets acérés qui se révèlent au fil des virages.
Déposée à quelques centaines de mètres de la frontière Tadjik, je longe un moment cette route bordée de barbelés avant d’atteindre le poste de douane. Nous sommes une petite dizaine à attendre qu’un douanier assoupi consente à écourter sa sieste pour nous laisser passer. Quelques regards intrigués derrière les vitres pendant qu’on feuillette mon passeport. J’espère seulement qu’on évitera de regarder mon sac de trop près.
De l’autre côté de ce no man’s land, quelques taxis attendent le voyageur de pied ferme. J’ai sans doute payé mon trajet jusqu’à Penjakent bien trop cher, mais je ne suis pas encore passée maîtresse dans l’art de marchander sans fatigue. Et après une journée entière de route, je n’ai en tête que le moment où je pourrai enfin ôter mes chaussures et m’effondrer dans des draps frais.
Penjakent offre la tranquilité d’une petite ville de province. Une rue principale bordée de boutiques, d’échoppes, de banques et de bazars où je fais quelques emplettes pour ces deux jours d’escale. Un kilo de tomates, quelques concombres, des poivrons, du fromage : on improvisera une salade du soir. Au-delà de la route, des ruelles paisibles, des hommes qui fument et bavardent sur les pas de porte, des enfants qui courent et crient dans la poussière. En fin de compte, les habitudes se ressemblent d’un village à l’autre, d’un pays à l’autre. Seuls les visages changent. Et en bout de route, à la sortie Sud de la ville, trône encore dans sa robe dorée l’une des innombrables statues de Lénine que l’URSS fit fleurir à travers ses terres.
Je m’arrête dans une petite auberge du centre-ville. Deux dortoirs, une cuisine modeste qui donne sur une cour ombragée, et une tonnelle de bois flambant neuve sous laquelle je viens écrire et prendre mes repas. Je partage ma chambre avec deux cyclistes allemands lancés dans un périple de deux ans, et un Polonais redescendu des sommets, en route vers l’Ouzbékistan. Premiers visages européens croisés depuis le départ — à l’exception de quelques visites touristiques quelques à Samarcande. Leurs noms m’échappent déjà, au moment d’écrire ces lignes, mais leurs visages me reviennent encore vaguement.
Chacun raconte un bout de son histoire, le temps d’une soirée, avant de reprendre la route au petit matin, et de se quitter comme si l’on ne s’était jamais connu. Les rencontres sur la route sont souvent brèves, mais laissent une impression durable. Et il faut bien le dire, il y a quelque chose de rassurant à retrouver, pour la première fois, la présence familière de gens avec qui l’on partage quelques repères — et une langue commune.
Je pars dans les montagnes Fann pour une semaine de marche en solitaire. L’itinéraire est prêt, dessiné autour des villages de bergers et des rares refuges indiqués sur la carte. J’ai lu quelque part que le trekking commençait à se développer dans la région. Pourtant, je ne croise pas âme qui vive dans ma lente ascension vers les sommets.
Comme toujours en montagne, la végétation se fait rare à mesure que le froid gagne et que le vent se lève. On ne sait ce qui est le plus inquiétant : cette forêt épaisse dont on ne saurait s’extraire si l’on venait à s’égarer, ou ces étendues minérales trompeuses où les distances se perdent. Curieusement, je pense toujours aux loups, aux ours, aux panthères des neiges. À toute cette nature sauvage que j’approche si rarement. Mais le vrai danger est ailleurs : une chute, une cheville tordue, un souffle qui manque… et nous voilà bien vite disparus. Étrange mélange de paix et d’inconfort. L’oreille aux aguets, à l’affût du moindre bruit. L’œil qui s’embue parfois devant cette beauté mouvante.
Un soir, sur le chemin du retour, au bord d’un lac, on vient frapper à ma tente. Devant moi, un homme sans âge : longue barbe noire, regard perçant, sourire en coin, turban sur la tête et bâton de berger à la main. Il ne tarde pas à m’inviter à boire le thé avec les siens. Saïd et son groupe ne viennent pas du Tadjikistan, mais de quelque part entre l’Inde et le Pakistan. Difficile de comprendre comment ils sont arrivés ici, ni ce qu’ils y font. La conversation, morcelée, s’efface rapidement derrière de longs silences. On partage le thé sans chercher à combler les blancs, faisant du mutisme un abris commun.Au matin, je trouve, assoupi au soleil devant ma tente, un énorme chien de berger, immobile comme une pierre. Il ne bronche pas lorsque j’allume mon réchaud pour faire chauffer l’eau. Et bientôt surgit un flot de brebis indifférentes, en chemin vers les pâturages de la vallée, nullement préoccupées de rompre le calme matinal qu’elles dispersent d’un pas tranquille. Plus bas, dans un virage de la piste, je croise une file d’ânes à la montée, le dos courbé sous des sacs de riz. Ils avancent avec effort, les sabots fuyant les pierres et un œil tourné vers le berger qui ferme la marche, son fouet à la main.
Une dernière nuit au refuge avant de reprendre la longue route vers les plaines, puis la capitale. Dans la salle commune, un groupe de Tadjiks, arrivés sans doute de la ville voisine pour le week-end, festoie bruyamment. Depuis ma chambre à l’étage, j’écoute distraitement. Avant de sombrer dans le sommeil, je songe aux jours écoulés et aux circonstances mystérieuses qui font que certains visages croisent notre route, à des heures et des lieux qu’on ne comprend jamais tout à fait.
Cette contrée à quelque chose d’une beauté brisée, d’une gueule cassée dont la prestance vous reste profondément en mémoire. Je veux y revenir, mais quand? Il semble que je doive à ses routes isolées et ces déserts de glaces et de roches une autre partie de ma vie.
À suivre…





