Que faire de mes images de voyage?

Ces derniers temps, j’ai entrepris de me replonger dans mes archives photographiques et vidéo de voyage. Une entreprise périlleuse. Jusqu’ici, je ne gardais, en plus de mes notes, que quelques photos, choisies sur le tas parce qu’elles me semblaient intéressantes sur le moment, et j’envoyais le reste dormir au fond d’un disque dur. Sans doute l’écriture de ce blog, la réflexion autour du voyage, la complexité qui se révèle à mesure qu’on l’étudie et l’infinité de questions qu’elle soulève, devaient-elles tôt ou tard me confronter à mes propres images.
Bien sûr, je m’interroge régulièrement sur mon rapport au voyage. J’essaie d’observer ma posture, mon fonctionnement de pensée, les choses et les mots qui me viennent naturellement lorsque je m’élance vers l’ailleurs. C’est un bon début. Mais n’est-il pas étonnant que, photographe et donc moi-même productrice d’images, il ne me soit jamais venu à l’esprit que l’analyse de mon regard sur le monde devrait commencer par l’étude de celles que j’ai produites ? N’est-il pas même aberrant d’avoir passé tant de temps à déchiffrer l’écriture et les pensées, alors que j’aurais dû d’abord m’asseoir devant mes images pour comprendre d’où elles venaient ?
Je crée très rarement à partir d’idées précises. La plupart du temps, l’image, ou la continuité d’images, se présente à mon regard (encore faut-il, bien sûr, que je sois suffisamment concentrée), et je m’emploie à l’immortaliser. Ce n’est qu’ensuite, à force d’accumulation, que des idées et des projets s’organisent. Ce travail laissant une large place à l’instinct, c’est là que mon regard s’exprime avant d’être rationalisé, et c’est donc à ces images qu’il aurait fallu s’intéresser en premier lorsque se sont posées les premières questions sur l’objet du voyage. Je les ai d’ailleurs toujours qualifiées pour moi-même de « documentaires », sans m’attarder sur le sens réel du mot. Or documenter, c’est observer pour une raison précise : avec un sujet, un objet d’étude, une question posée au réel.
À quoi servent donc mes images de voyage ? Que veulent-elles dire ? Montrent-elles l’aspect d’une réalité, ou la subjectivité du sentiment qui fut le mien au moment de la prise de vue ? Ne sont-elles pas simplement les illustrations d’un récit que je fabrique au fil de la route pour le restituer ici ? Je me retrouve funambule entre deux précipices : le cliché outrancier d’un côté, de l’autre le documentaire dont on ne sait s’il en est vraiment un. Ajouter de nouvelles cartes postales à un monde déjà saturé d’images, ou entretenir l’illusion d’une réalité documentaire. Les deux sont terribles, car les deux mentent : elles nous donnent à voir un ailleurs qui n’en est jamais un, puisqu’il passe par le cadre et le choix de celui qui regarde, et qui, s’il nous transporte peut-être visuellement, ne nous transforme jamais comme le voyage devrait le faire.
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Alors je ne sais pas quoi faire de mes images de voyage. Elles me parlent, à moi : elles me ramènent à des souvenirs, à des mondes intérieurs, elles évoquent des émotions et des sensations. Mais quelle importance cela a-t-il pour quelqu’un d’autre ?
Je pourrais présenter des paysages isolés, vus de la fenêtre d’un train, ou la vie quotidienne d’un village, en disant : « Ce ne sont que des observations de lieux et de quotidien, donc cela relève du documentaire. » Mais se trouver quelque part et photographier son environnement ne suffit pas à « documenter ». Je vois trop de travaux dits « documentaires » dont le décor changeant n’est qu’un prétexte à l’autofiction. On nous transporte dans un lieu dont nous pensons découvrir ou apprendre quelque chose, et nous nous retrouvons face à face avec l’auteur et ses images vides de sens et de contexte.
Me voici donc, au moment où je replonge dans mes archives, au cœur de ce dilemme : je ne peux décemment pas prétendre documenter, et je ne souhaite pas alimenter les fantasmes exotiques du voyage, déjà bien trop présents.
Que me reste-t-il alors ? Il y aurait bien une troisième voie, celle de la subjectivité assumée, du journal intime offert au regard. Mais ces images, seules, ne pourraient rien dire de ce qui se trouvait en moi alors. Voilà donc ce qu’il me reste.
Le silence. Garder ces images pour moi, les laisser reposer là où elles sont, les ressortir de temps à autre quand l’humeur est mélancolique. Éventuellement, mais rarement, les montrer lors d’un dîner, comme preuve que l’aventure a bien eu lieu.
Ou la fiction. Puisque ces images ne peuvent ni ne doivent servir le documentaire ou la carte postale, leur place se trouve dans un monde imaginé de toutes pièces. Un monde qui, conscient de n’exister que pour lui-même, ne prétend pas montrer le réel et ne ment donc à personne, et qui pourrait ainsi interroger précisément cet ailleurs fantasmé, ce miroir déformant qu’est notre regard et l’illusion de déplacement que peut créer le voyage.
Mais encore faut-il savoir raconter une histoire…