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Claire Amaouche

Qu'est-il arrivé aux Mille et Une Nuits?

  • Writer: Claire Amaouche
    Claire Amaouche
  • Oct 4, 2024
  • 6 min read

Voyage dans la péninsule arabique


Enfant, ma bibliothèque était remplie de livres de contes. Je pense aux frères Grimm bien sûr, mais aussi aux Mille et une nuits, cette vaste tapisserie de récits arabes, perses et moyen-orientaux, tissée au fil des siècles depuis le Moyen Âge. Ces contes, traduits pour la première fois au XVIIIe siècle par Antoine Galland, ont connu un succès retentissant à travers le monde. Bien que cette collection regroupe plus de deux cents histoires, ce sont les plus célèbres qui continuent d’enchanter notre imagination : Ali Baba et les Quarante Voleurs, Aladdin, ou encore les Sept Voyages de Sindbad.


En un sens, ce recueil a façonné la vision occidentale de l'« Orient Mystique ». Et si les récits originaux offrent un portrait riche et nuancé des folklores, sociétés et valeurs du Moyen-Orient, leurs multiples traductions et interprétations, surtout en Occident, les ont souvent exotisés, réduisant ainsi leur complexité et perpétuant l’orientalisme ainsi que de nombreux stéréotype sur la culture du Moyen-Orient. ** Aujourd'hui, en prenant la route de Mascate vers les dunes de Wahiba Sands, à seulement une heure de la capitale omanaise, on peut s’offrir une expérience digne des plus beaux contes. Tentes luxueuses et chaleureuses, tapis flamboyants et coussins brodés d’or, un service à thé délicatement posé sur une table de bois sombre. Ici, à l'abri du soleil brûlant, on peut se rêver prince ou princesse d’Orient, profitant d’un folklore que l’on ne connaît pourtant que superficiellement. Le lendemain à l’aube, si l’envie vous prend, vous pourrez parfaire cette parenthèse enchantée avec une promenade à dos de chameau. Pour vivre cette expérience féerique, il vous en coûtera entre 150 et 200 € la nuit, sans compter les diverses activités proposées. Mais à ce prix, le thé à la menthe vous sera sans doute offert.


Le voyageur occasionnel souhaite-t-il réellement savoir que monter un chameau n'était pas une simple promenade de santé mais un mode de survie ? Que les Bédouins ne possédaient presque rien et menaient une vie d'austérité extrême ? Comme partout dans le monde, les pays qui composent aujourd’hui la péninsule arabique ont eu, et ont toujours leurs rois, princes et princesses, leurs richesses de toutes sortes, mais la majorité de ces peuples vivaient une toute autre réalité.


Et pourtant, le monde chatoyant des Mille et Une Nuits ne constitue-t-il pas le parfait argument de vente pour les agences de voyage qui fleurissent dans la région ? Qui serait attiré par un désert qui n'offre que des kilomètres de vide et de roc austère, à traverser sous un soleil implacable ? Sans le rêve vendu par l’image d’un dépaysement confortable et familier, qui prendrait encore la route ?


Chaque fois que nous entreprenons un voyage, il nous faut affronter une question essentielle : Quelle réalité cherchons-nous à découvrir ? Celle qui nourrit nos fantasmes et images préconçues ? Celle des livres d’histoire ? Ou celle que l’on trouve dans l’observation candide de notre environnement ?



En mars dernier, je décidais un peu par hasard, de partir pour Oman et le désert du Rub Al Khali. Pour la première fois depuis longtemps j’embarquais pour une destination dont je n’avais aucune notion. Ni littéraire, ni historique, ni culturelle. Hormis quelques fantasmes d'enfance et ce que les médias avaient parfois dépeint, je ne savais absolument rien. Il fallait donc aborder ce voyage avec la prudence d'un novice. Avant le départ, je me plongeais donc, entre autres, dans la lecture du “Désert des déserts” de Wilfred Thesiger, éminent anthropologue anglais spécialiste de la région et du monde arabe.


À la fin des années 1940, Wilfred Thesiger se rendit dans les déserts de la péninsule arabique pour vivre parmi les bédouins, faire l'expérience quotidienne de la faim et la soif, des longues marches éprouvantes sous un soleil implacable et du danger de mort permanent. Parti presque quatre ans, il fut le premier Européen à visiter la majeure partie de la région et, juste avant qu'il ne la quitte, le processus qui allait la changer à jamais avait commencé : la découverte du pétrole.


Bien que ce livre ne soit pas le récit des Bédouins eux-mêmes, et qu’il doive donc être lu avec la prudence nécessaire, il n’en reste pas moins une mine d’or pour celui qui cherche à comprendre les forces qui ont façonné l’histoire de ces civilisations, ainsi que la métamorphose radicale qui a suivi leur enrichissement sans précédent. La découverte du pétrole a précipité la sédentarisation des peuples nomades, et l'abandon de l’agriculture ou des activités côtières au profit de l'urbanisation et de l'économie capitaliste. Les relations avec le reste du monde ont également évolué, plaçant les États du Golfe au premier plan de la scène économique mondiale.


Le Sultanat d'Oman, cependant, a pris une voie quelque peu différente de celle de ses voisins. Soucieux de préserver ses différentes cultures et d’assurer une gestion raisonnée de ses ressources naturelles plus limitées, le pays s’est modernisé plus progressivement et a, jusqu’à présent, adopté une approche relativement discrète vis-à-vis du tourisme. Pourtant, il se murmurait parmi les amateurs de routes et de camping sauvage que le pays était particulièrement intéressant de par la diversité de ses paysages et de ses cultures.


Près de quatre-vingts ans après Thesiger, me voilà en Oman, aux portes du Rub al-Khali. Et du mode de vie bédouin, je ne perçois que des fragments. Lorsque d’aventure, je me trouve par deux fois prise au piège, ma voiture enlisée dans les sables, je croise miraculeusement quelques nomades solitaires, vivant encore avec leurs troupeaux. Aujourd’hui, les chameaux ne sont plus ces compagnons de voyage indispensables à la survie des nomades et pour lesquels ils auraient sacrifié jusqu’à leur propre eau. La plupart sont élevés pour leur viande, leur lait ou pour les besoins du tourisme. A l’époque de Thesiger, chaque bédouin pouvait, par la simple observation de leurs empreintes, savoir qui était passé où et quand. Il fallait alors se hâter d’atteindre la prochaine oasis ou changer de route pour éviter les ennuis.


Aujourd’hui, une route flambant neuve est en construction, reliant l'entrée du désert à la frontière saoudienne. Des camions de gravier avancent lentement dans les sables, soulevant d'épais nuages de poussière derrière eux. Pour atteindre les premières dunes, il faut encore rouler des kilomètres hors des sentiers battus, en évitant les crevaisons et les enlisements. Et j’ai du mal à croire que des hôtels et des installations touristiques fleuriront un jour ici. À Salalah, région verdoyante au climat subtropical plus doux, la côte se remplit déjà de complexes, prêts à accueillir des visiteurs de plus en plus nombreux. Déjà à son époque, Thesiger déplorait les transformations qui se dessinaient. Mais n’est-ce pas parce que certains d’entre nous commencent à explorer ces lieux que la voie s’ouvre progressivement pour ceux qui suivent, altérant irrémédiablement l'équilibre qui existait jusqu'alors ?



Et pourtant, j’ai parcouru ces milliers de kilomètres avec émerveillement. Tente et réservoir d’eau dans le coffre, je m’arrête ici et là pour faire le plein dans des villages rencontrés au hasard. Le Ramadan est là, les rues sont désertes, les boutiques fermées. Au fil du voyage, l’attention se pose sur des dizaines de petits détails que je ne choisis pas vraiment: les voix entremêlées des mu'adhdhin appelant à la prière, l'épaisse fumée d'encens qui s'échappe des étals du bazar, les innombrables motifs brodés de chaque kumma, un chameau sur le bord de la route que le bruit de mon moteur réveille, le rire discret du marchand de tabac lorsque je m'étouffe en essayant de fumer le midwakh, la petite oasis miraculeusement trouvée au creux d’une montagne, les flamboyantes mosquées faisant désormais face aux centres commerciaux modernes, les femmes drapées de noir glissant sur les trottoirs, le va-et-vient incessant sur les vastes avenues de la capitale, la masse molle de l’horizon au coucher du soleil, la multitude d’empreintes trouvées dans le sable chaque matin autour de ma tente. Il y a là une vie que l’on ne soupçonne pas et qui est avare de ses secrets.


Je crois que chaque voyage, finalement, se trouve à la croisée de trois éléments: les images que nous nous faisons et héritons d’un lieu (et auxquelles nous ne pouvons échapper totalement), les connaissances – si limitées soient-elles – que nous en avons, et les réalités que nous observons une fois sur place. Et là réside le principal problème du voyageur : il nous faut lire, étudier et faire nos recherches pour dépasser les clichés et les contes de fées. Mais aussi, savoir presque tout oublier une fois arrivés, sans quoi la nature profonde d’un lieu ne se révèlera jamais totalement à nous.


Si c’est toutefois ce que nous cherchons.


Références:

  • Wilfred Thesiger, Arabian sands (1959)

  • From the same author: The marsh Arabs (1964)

  • Wendell Phillips, Oman: A History (1967)

 
 
 
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