Notes avant la fin du monde
- Claire Amaouche
- Jun 16, 2025
- 4 min read
Sur la guerre, l'Histoire, l'Humanité et la magie de l'Ordinaire
#1 - Par delà l’horizon
Il est des matins où l’on préfère ouvrir les fenêtres sur le roulis tranquille des vagues, le brouillard qui s’efface peu à peu découvrant les lignes irrégulières de la côte chypriote, plutôt que sur le tumulte qui bruisse plus loin, au-delà de l’horizon.
Depuis ma chambre d’hôtel à Paphos, j’observe cette mer lisse comme une huile — et je pense qu’au-delà de cette étendue paisible, à quelques centaines de kilomètres seulement, un peuple s’efface, jour après jour, arraché à sa terre comme un carré de forêt amazonienne. Plus loin encore, au-delà de la Turquie et de la mer Noire, une autre guerre s’étire, surgie d’un songe fiévreux un matin.
Et comme le bateau qu’on croit disparu une fois passé la ligne d’horizon, bien des réalités existent sans se montrer. Elles avancent, portées par des courants que l’œil ne saisit pas toujours. Et entre l’insouciance de mon enfance et le spectacle qui s’étend aujourd’hui devant moi, il ne semble s’être écoulé qu’un battement de cils.

#2 - Une histoire distante
Comme je n’ai pas vécu l’Histoire, qu’elle n’existe pour moi que dans les livres, je me trouve souvent désemparée face au monde d’aujourd’hui. J’ai du mal à concevoir, d’une manière très tangible, que l’humanité ne s’est bâtie qu’entre violence et répit, effondrements et recommencements. Et peut-être que ce qui ressemble aujourd’hui à un naufrage n’est, en réalité, qu’un passage vers un renouveau plus paisible. Je ne peux imaginer que la résilience dont nous avons fait preuve jusqu’ici existe encore et que naîtrons, quelque part, les hommes et femmes qui guideront les peuples futurs sans s’enivrer de pouvoir et de violence.
J’ai grandi dans un monde qui ne voyait que le progrès. Auprès de ceux qui prêchaient la paix après avoir fait la guerre, l’égalité après avoir tant discriminé. Peut-être est-ce pour cela que la violence, dans ses formes les plus dures, me semblait si lointaine.
Je ne peux rien au monde qui m’a façonnée. Mais peut-être était-il bon que, tôt ou tard, le voile se déchire. Parce qu’il fallait enfin comprendre que la guerre n’est pas une chose lointaine, réservée à d’autres vies, mais une réalité profondément humaine, que nous faisons et défaisons ensemble depuis toujours.

#3 - Introspection
Je ne me sens d’aucune utilité, en cet instant précis de l’Histoire. Peut-être parce que, prise seule, ma vie ne pèse pas grand-chose. Mais plus je cherche à comprendre le monde et ses blessures, plus je me découvre aussi. Je comprends la logique de ma propre violence, de mon indifférence, les limites de mon empathie et de ma générosité. Et les illusions dans lesquelles je me protège : ce mensonge rassurant que les réalités des autres ne m’appartiennent pas.
Mais si je vois que, quelque part en moi, vivent les mêmes peurs, les mêmes élans, les mêmes instincts que ceux qui, aujourd’hui, persécutent ou sont persécutés, alors je ne peux plus croire que tout cela m’est étranger.
Et je comprends aussi que ce combat intérieur — pour que la violence et l’indifférence ne s’enracinent pas — finira par se refléter dans mes actions et mes mots. Et que ceux là même, reliés à ceux des autres, pourront, à leur manière, transformer un peu le visage du monde.

#4 - Biodiversité
On dit qu’une nature privée de sa diversité devient fragile. Que lorsqu’on remplace les fleurs sauvages et les bosquets mêlés par une mer uniforme de maïs transformé, la terre finit par s’appauvrir, jusqu’à devenir stérile. On dit aussi que la disparition d’une espèce en entraîne d’autres, car chaque vie soutient en silence celles qui l’entourent.
Alors il est curieux, partant de là, et sachant que nous faisons partie de cette même nature, que l’on puisse croire que la disparition de certains peuples, de certaines cultures, n’aurait aucun effet sur l’équilibre du monde.
Je m’étonne chaque jour de la facilité avec laquelle les Hommes s’acharnent à rejeter ou à détruire ce qui ne leur ressemble pas. Ou du moins, ce qui ne leur ressemble pas directement. Et pourtant, peut-être que notre survie tient depuis toujours à cette capacité étrange de nous transformer pour habiter le monde, en inventant la diversité pour mieux en épouser la complexité.
Derrière l’inconfort que suscitent nos différences, ne se cachent au fond que les mêmes questions — formulées autrement.

#5 - Vie ordinaire
On ne parle pas assez de l’ordinaire. Des jours ordinaires, des gens ordinaires. Et pourtant il y a du beau dans l’ordinaire. Il y a plus de beau dans l’ordinaire que dans l’extraordinaire. Plus de beau dans les inconnus de l’Histoire que dans ses héros. Ceux qui vivent leur vie simplement, silencieusement. Et Dieu sait qu’ils sont nombreux. Et Dieu sait qu’ils sont méprisés.
Le tissu de nos sociétés est fait d’ordinaire. Les liens qui nous unissent naissent entre des gens ordinaires. Vous et moi, en sommes. Et s’il arrive que des génies, des héros ou des tyrans marquent l’Histoire, c’est toujours parce qu’une foule de vies anonymes l’a rendu possible.
Je voudrais qu’on s’attarde un peu sur le quotidien,
un printemps passé au jardin, l’échine courbée au-dessus des rangs de laitue,
les jours d’ennui et de paresse,
Et, une fois l’orage passé, une peau qui a l’odeur de la forêt.

#6 - Fais quelque chose
Allez voter si vous le pouvez encore. Prenez un sujet au hasard, et lisez. Accordez dix minutes par jour à écouter ce qui vous entoure. Regardez les premiers bourgeons du printemps. Penchez-vous sur ce qui vous semble compliqué et, après un moment d’étude, découvrez que ça ne l’est peut-être pas tant que ça. Reconnaissez le travail de ceux qui oeuvrent encore pour que la liberté existe. Dites bonjour à votre voisin, parlez aux oiseaux si ça vous chante.
Mais de grace, faites quelque chose.