Le lieu de nos origines

Comme un fleuve né aux confins de montagnes isolées, l’homme semble, lui aussi, passer sa vie à chercher où il prend sa source.
Il ne suffit pas de connaître l’origine de nos existences, ni de remonter le fil de nos liens familiaux. Il faut encore, et peut-être surtout, sentir au fond de soi l’appartenance à cet endroit du monde que l’on désigne du doigt sur une carte, ou que l’on évoque en disant : « je viens de là ».
Que cet ici d’autrefois soit encore celui d’aujourd’hui, qu’il soit aimé ou haï, il demeure un repère intérieur. Tout ce qui viendra après sera, d’une manière ou d’une autre, mesuré à lui. Pourtant, alors que le monde se peuple toujours davantage d’exilés, d’expatriés, de gens partis loin des paysages de leur enfance par choix ou par nécessité, j’observe que le chemin du retour aux sources se couvre, avec les années, de talus et d’herbes folles, jusqu’à devenir presque impraticable.
Nous savons d’où nous venons. Nous portons encore en nous ces paysages, ces cultures, ces époques qui nous ont vus naître. Nous pouvons encore dire : « je viens de Paris, de Bavière, de tel village ici ou là ». Nous gardons la mémoire des endroits où tout a commencé pour nous, et de ceux où tout avait commencé avant nous, pour nos parents, puis pour les parents de nos parents.
Et pourtant, nous ne les connaissons plus tout à fait.
***
Il arrive alors que, revenus vers ce que nous appelions autrefois chez nous, nous soyons émus par sa familiarité autant que tenus à distance par son étrangeté nouvelle. Nous comprenons alors que l’éloignement, mais aussi tous les efforts accomplis pour faire nôtres les lieux habités ensuite, ont peu à peu tari cette source première.
Quand je retourne à Paris, c’est-à -dire moins d’une fois par an, et qu’il m’arrive de repasser par les quartiers où j’ai vécu mon enfance et mon adolescence, je m’y promène sans m’y retrouver. Ni touriste ni habitante, je traverse la ville comme un fantôme, hantant les rues autrefois familières à la recherche des vestiges de ce que j’ai connu. J’y entends parler ma langue. Je souris à de petites habitudes que je reconnais encore. Je m’attarde devant un immeuble qui semble n’avoir pas changé. Mais je ne sais plus très bien ce que je fais là , ni ce qui me relie encore à cette ville que j’ai cru mienne, un temps.
Chaque personne rencontrée loin de chez elle me racontait, au fond, la même histoire. On venait bien de là -bas, certes, mais on n’en était plus vraiment.
Chacun se savait embarqué dans une errance sans fin, contraint de longer un fleuve dont il avait depuis longtemps perdu l’origine, sans savoir vraiment où il le mènerait. Nous étions condamnés à flotter entre les souvenirs, la nostalgie fragile des retours au pays, et l’espoir qu’un jour un autre lieu nous accueille assez pleinement pour que nous puissions dire, sans mentir tout à fait : « je suis d’ici maintenant».
Quelque part, par-delà les méandres de nos déplacements, par-delà chaque fragment du monde qu’il nous aura fallu apprivoiser, résonne encore en nous le murmure de notre première appartenance. Peut-être nourrissons-nous toujours l’espoir secret d’y retourner, sinon en corps, du moins en rêve. Mais ce lieu demeure perdu pour toujours.
***
Ce que nous avons quitté vieillit autrement que nous. Quelques années ne sont presque rien à son échelle. Qu’il soit ville, village, vallée, maison d’enfance ou simple chemin forestier, ils donnent parfois l’impression de rester inchangés. Certains paraissent bien sûr toujours en mouvement, frénétiques, exaltés, consumés par la vitesse, le divertissement, la promesse d’une nouveauté sans cesse renouvelée. D’autres, au contraire, semblent dormir dans leur immobilité, traversés seulement par les saisons et les départs. Mais dans leur profondeur, tous évoluent lentement, par glissements invisibles à l’oeil nu.
Lorsque quelqu’un revient après plusieurs années d’absence, il croit d’abord retrouver l’endroit intact. Au premier regard, tout parait encore à sa place. Il reconnaît une rue, une façade, une place, un virage de campagne, la silhouette d’une colline, l’odeur d’une cage d’escalier, le bruit familier d’un portail. Il retrouve les passages secrets qu’il empruntait autrefois, cette géographie intime dans laquelle il pense pouvoir se fondre de nouveau. Et pourtant, quelque chose résiste.
Alors qu’il avance dans cette cartographie ancienne, il comprend peu à peu que si le monde autour de lui se transforme au cours de décennies, parfois siècles, son existence à lui, s’est accomplie en quelques années à peine. Ce ne sont pas les rues, les maisons, les paysages qui se sont déplacés. C’est son regard. C’est lui.
Et les années passées loin de cet endroit lui paraissent alors à la fois longues et dérisoires. Cette révélation le saisit d’effroi. Ce n’est qu’à cet instant qu’il comprend vraiment que le sentiment éprouvé devant les paysages immenses, l’insignifiance de sa vie, sa fragilité, sa brièveté, surgit aussi au cœur des lieux les plus familiers. Non plus face aux montagnes, aux déserts ou aux mers, mais devant une porte familière, une rue ordinaire, un jardin d’enfance dont il avait perdu la couleur.