La solitude du voyageur
- Claire Amaouche
- Dec 17, 2024
- 4 min read
Updated: Jul 9, 2025
Traversée des mondes intimes et du dehors

Tout voyageur a sans doute ressenti cette solitude profonde qui surgit lorsqu’il prend soudain conscience de sa présence insolite dans un espace qui lui est étranger. La compagnie de ses semblables ne changera rien à cette impression ; ce n’est pas la présence de l’autre qui pourrait l’en libérer, mais plutôt l’acceptation que chaque voyage est en soi une forme d’isolement et un long cheminement intérieur. Encore faut-il savoir faire une place à cette solitude pour accueillir ce qu’elle a à nous apprendre sur nous-mêmes et sur le monde.
Raymond Depardon le disait bien : « Ce n’est que dans l’isolement que l’on touche parfois à l’essentiel. Dans le silence d’un désert ou l’anonymat d’une grande ville, je cherche ces instants où tout se tait, où je peux écouter ce qui est en moi. »
Au fil du temps et des voyages, seule ou accompagnée, j'ai découvert que la solitude peut être le meilleur des compagnons de route. Elle m'invite à lâcher prise, à oublier repères et contraintes temporelles. Une fois apprivoisées les angoisses passagères et l’ennui des jours de paresse et de manque d’inspiration, un espace nouveau s'ouvre à nous, dépouillé de distractions et de bavardages inutiles, où l’on réapprend la lenteur et la contemplation. Au voyage physique se superpose alors un voyage intérieur: notre esprit trace sa propre route, touchant à de nouvelles émotions qui nous dépassent, et ne sont au fond, pas tant personnelles, qu’humaines.
En repensant à mes voyages entre amis, nomades ou plus sédentaires, je réalise que j'en ai gardé peu de traces tangibles. Peu de photos et de notes. Mon attention était ailleurs, occupée à converser, à maintenir l'équilibre du groupe, à faire en sorte que chacun trouve sa place et profite de la route. Bien sûr, les souvenirs sont là, certains encore vifs, mais ils appartiennent à une mémoire partagée.
Je revois ce premier voyage au Japon en 2017. Nous étions six, chacun voyageant avec ses rêves et ses envies. Certains, amoureux de la pop culture japonaise et ses univers colorés de mangas, nous ont entraînés dans leur monde : ces tours de jeux étranges au cœur de Tokyo, où les joueurs s'enferment dans le noir des heures entières, cigarette aux lèvres, cherchant leur part d'évasion. Un univers que je n'aurais jamais exploré seule, mais qui m'a pourtant ouvert les yeux sur un autre Japon. J’ai beau préférer les estampes aux animés, je ne regrette ni les parties de pachinko, ni les moments passés dans les librairies à feuilleter mangas et magazines insolites. Seulement, prise dans l’effervescence du groupe, je n'ai pas toujours pu laisser mon regard s'attarder là où je l'aurais voulu.
J’entends souvent dire que la beauté d'un voyage tient dans le partage. Car après tout, à quoi bon vivre, s’il faut vivre seul. Mais n'est-ce pas là une illusion ? Même aux côtés d'un ami cher, notre expérience d’un lieu ou d’un moment reste unique, personnelle, impossible à partager totalement. Je crois que nous voyageons toujours seuls, même si nous choisissons parfois d'unir nos solitudes. Je pense souvent à ces nuits dans le désert, au coeur de la péninsule arabique, où je partageais avec mon compagnon de voyage le spectacle de ces dunes sans fin, comme deux âmes perdues trouvant du réconfort dans ce silence partagé.
Pourtant, la solitude du voyageur n'est pas forcément synonyme d'isolement. Je n'ai pas souvenir d'un seul voyage, même dans les contrées les plus reculées, où je n'ai pas croisé quelqu'un qui, par hasard ou par nécessité, ne soit devenu un compagnon de route éphémère. Loin de nos repères habituels, il faut aborder les rencontres autrement, résister à l'envie de fuir ou de s’agacer à la première contrariété : c'est dans ces échanges inattendus que la curiosité s'éveille et que l'esprit s'ouvre.

Un après-midi de juin, alors que je parcourais l'Asie Centrale depuis plusieurs semaines, je fis halte dans une maison de thé de Bukhara, au sud de l'Ouzbékistan, pour échapper à la chaleur. À peine assise, le patron vint à ma rencontre, s'enquérant de ma commande mais surtout de ma présence ici. Apprenant que j'étais française, son visage s'illumina et, dans un français impeccable, décréta qu'une conversation s'imposait. Il s'installa à ma table, commanda de quoi manger et une bouteille de vodka, soigneusement dissimulée dans un sac plastique bleu. Cette rencontre impromptue, qui vint rompre plusieurs jours de solitude et me parut d'abord inconfortable, s'avéra être l'une des plus marquantes de mon voyage. En compagnie de mes semblables, cette découverte n'aurait probablement jamais eu lieu.
Accepter la solitude du voyage, c'est comprendre une vérité simple : nous partons toujours vers des lieux où personne ne nous attend. Il n’y a rien de triste à cela, c'est au contraire une invitation à nous questionner. Pourquoi partir ? Pourquoi ici plutôt qu'ailleurs ? Que cherchons-nous vraiment ? Et surtout, sommes-nous prêts à nous laisser surprendre, par l’autre et par nous-mêmes ? À force de trop nous entourer, sans doute par besoin de nous rassurer, nous finissons par devenir complètement imperméables à ce qui nous entoure.
D'autres, comme Henry David Thoreau, voient dans le voyage extérieur une distraction qui nous éloigne du seul qui compte vraiment : celui de l'intériorité et de la compréhension de notre environnement immédiat. Je relis une phrase trouvée dans Walden : « Il n'est pas nécessaire de voyager autour du monde pour contempler le monde lui-même ; une petite surface de sol peut révéler l'univers à celui qui sait regarder. » Peut-être est-ce là le talent ultime du vrai voyageur, qui ne cherche pas à s'extraire de lui-même dans la distraction ou la fuite en avant, mais qui laisse son esprit s'échapper dans une myriade de petits détails quotidiens : la couleur des feuilles du grand arbre de la cour, cette tache de café sur la table de la cuisine, ou les rayons du soleil déposés sur les draps le matin au réveil.
J’ai encore besoin du voyage pour apprendre à reconnaître cette beauté.Peut-être qu’un jour, ce besoin s’éteindra. En attendant, j’invite tous les voyageurs à s’octroyer quelques jours d’errance solitaire, quand l’envie leur prendra, et malgré leurs appréhensions. Il est fort possible qu’ils en reviennent, sinon changés, du moins un peu plus perméables aux caprices du monde.
Références:
Henry-David Thoreau, Walden, 1854
Raymond Depardon, La solitude heureuse du voyageur, 2006