L'illusion de la photographie
- Claire Amaouche
- Mar 17, 2025
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Quand les mots manquent aux images

Les images ne sont jamais innocentes. Derrière l’apparente spontanéité d’un cliché capturé à la volée, se tissent et se généralisent des idées et des prismes culturels. En voyage, lorsque nos yeux s’attardent sur un coucher de soleil, sur la majesté d’un sommet, sur une scène de vie particulière ou sur ces monuments mille fois immortalisés par d’autres avant nous, il est bon de s’interroger : pourquoi ce regard qui s’accroche toujours aux mêmes horizons ? Pourquoi cette façon agaçante de photographier le monde d’une manière si semblable ? Et surtout, quel effet cela exerce-t-il sur notre perception et connaissance du réel ?
Photographiant çà et là depuis plusieurs années, je me surprends souvent à repenser à ce dicton: "Une image vaut mieux que mille mots." Contrairement au texte ou au discours, qui déroulent leur sens de manière séquentielle, l’image impose une simultanéité, une vision d’ensemble en un seul regard. Pourtant, loin de l’illusion d’une compréhension instantanée qu’elles suggèrent, les formes visuelles – et plus encore la photographie, qu’elle soit de presse, de voyage ou autre – tendent souvent à simplifier et uniformiser leur sujet. Elles finissent par produire un langage normatif, où les stéréotypes se répètent et façonnent notre perception du monde bien plus qu’ils ne la révèlent.
Voilà pourquoi les "photos de voyage" sont souvent la source de grandes désillusions. À Bali, un temple perché au centre d’un lac de montagne. Son image, omniprésente sur les réseaux et dans les guides, promettait un lieu retiré, baigné de silence, propice à la contemplation.. De passage sur l’île pour quelques semaines, je pris un jour un bus pour m’y rendre. Dès l’arrivée au village adjacent, une longue file serpentait déjà en direction du rivage. Des buvettes et échoppes de souvenirs s’étaient installées au bord de l’eau. Et au bord du lac, il n’était pas difficile de repérer le point de vue exact d’où avaient été prises ces fameuses photos : des dizaines de personnes s’y agglutinaient, bras tendus, pour reproduire cette image devenue une icône. En regardant à travers mon propre appareil, je ne vis pas seulement le temple. Il y avait là les kiosques, les loueurs de barques, la foule en mouvement - tout ce que le cadre soigneusement resserré des photos promotionnelles avait gommé.
Ces illusions ne s’arrêtent pas aux paysages exotiques ou aux temples lointains. Elles existent aussi au cœur des villes que nous croyons connaître avant même d’y avoir mis les pieds. Je me souviens de mes premiers pas à New York, il y a dix ans. J’y étais déjà allé, mille fois, en pensées. À travers les films et les romans, ou dans ces livres de photographie que je feuilletais de temps en temps. Alors, en arpentant la ville pour la première fois, une étrange sensation de familiarité étrangère s’installe: je reconnais des rues, des façades, des perspectives entières qui semblaient surgir de mes souvenirs. Et pourtant, je n’en sais que trop peu sur ce qu’est réellement cette ville, sur ceux qui l’habitent et la font vivre. Je n’ai d’ailleurs gardé que quelques photos de ce voyage, et elles me semblent aujourd’hui parfaitement inintéressantes.
"La photographie est un piège", disait Bouvier. "Elle est un moyen de fixation, de captation. Mais elle ne saisit jamais que l'apparence. Ce qui échappe à l’image, c’est le mouvement, la sensation, la profondeur de ce qui se passe." Il ajoutait qu’il faudrait parfois savoir oublier l’appareil, s’abandonner à l’instant au lieu de vouloir le posséder. Et il est vrai que la photographie, tout en ayant un pouvoir de conservation, ne parvient pas toujours à rendre justice à l’expérience vécue dans sa profondeur émotionnelle et sensorielle. Quand je replonge dans mes anciennes photos de voyage, un curieux mélange d’émotions m’envahit : mélancolie, joie, nostalgie, parfois même une pointe de tristesse. Peut-être parce que l’image, en elle-même, a ce pouvoir d’évoquer quelque chose de profondément juste. Mais surtout, je crois, parce qu’elle me renvoie à des instants que j’ai vécus pleinement, dans leur intensité. Cela dit, la photographie, bien au-delà de cette résonance intime, peut aussi être un formidable outil : un moyen de raconter, de témoigner, de documenter le monde si tant est qu’on apprenne à la manipuler avec la plus grande prudence.
C’est pourquoi, selon moi, le plus grand défi du photographe, quel que soit son sujet, est de résister à l’évidence. Ce qui frappe au premier regard, ce qui subjugue ou révulse immédiatement, exerce une attraction presque instinctive, et nous donne l’illusion d’une compréhension immédiate : un seul regard et nous croyons saisir l’essence de ce qui est là, figé dans l’image. Mais ce sont souvent des raccourcis émotionnels, puissants leviers de manipulation, qui nous enferment dans des visions simplistes. Et si cela est déjà vrai pour ce qui nous entoure au quotidien, imaginez donc lorsqu’il s’agit de mondes inconnus. À force de voir les mêmes images et procédés photographiques, nous en venons à croire qu’ils nous instruisent et nous révèlent une vérité sur un lieu, un moment ou même un peuple. Et lorsque nous nous retrouvons enfin devant ce décor tant de fois imprimé dans notre imaginaire, nous nous surprenons à le chercher encore, espérant qu’il coïncide enfin avec l’image que nous en avons.
De nombreux photographes m’ont confié que seules valent les images qui interrogent, qui ouvrent plus de questions qu’elles n’apportent de réponses. Celles qui laissent un trouble, ouvrent une brèche, forcent à regarder au-delà de l’apparence et de l’émotion brute. Une photographie réussie, peut-être, est celle qui nous pousse à chercher ce qui lui échappe encore. Et en interrogeant l’image, nous commençons inconsciemment à interroger son sujet.
Un lieu n’a jamais une seule réalité. Il change, il échappe. Aucune image ne peut en capturer l’essence entière. Elle est toujours un fragment, un regard posé depuis un angle précis, filtré par la subjectivité du photographe, lui-même empêtré dans ses propres biais et ses propres attentes. Mais bien qu’il s’agisse d’un acte profondément subjectif, il peut être une amorce pour susciter l’apprentissage, et éveiller l’attention à certaines vérités visibles. Car les foules s’habituent vite. Ce qui les fascinait hier devient banal, puis invisible. Ce qui ne les pousse pas à penser est voué à l’oubli.
Parfois, je lève mon appareil presque instinctivement, attirée par ce qui, sur le moment, me semble beau ou digne d’intérêt. Mais lorsque je redécouvre ces images des semaines, voire des mois plus tard, je réalise souvent que je n’ai pas cherché plus loin que l’évidence, que je me suis contenté de capturer sans véritablement voir. Alors, ces photos-là, qui peut-être forment la majorité de mes archives, finiront sans doute par y dormir à jamais. Avec le temps, pourtant, j’apprends à ne pas céder trop vite au réflexe du cliché. Je suspends mon geste quand je sens que cette image a déjà été prise mille fois, comme si elle s’effaçait d’elle-même avant même d’exister. Et je sors à la place mon carnet pour prendre quelques notes.
References:
Nicolas Bouvier, L’oeil du voyageur, 2001
Jean-Christophe Bailly, L’instant et son ombre, 2008
Les articles de L’image sociale, Le carnet de recherches d'André Gunthert



