Inde partie 2 : ou la quĂȘte de soi.
Ă lâĂ©poque oĂč je partais pour lâInde, je faisais beaucoup de yoga. Je ne saurais plus dire comment cette pratique sâĂ©tait installĂ©e dans ma vie, mais elle occupait mes journĂ©es avec rĂ©gularitĂ©. Câest donc assez naturellement que mon regard sâest tournĂ© vers lâInde. Dans les salles de yoga, jâen percevais dĂ©jĂ des reflets diffus, sans doute dĂ©formĂ©s, mais suffisant pour attiser ma curiositĂ©.
Des premiers voyageurs hippies jusquâĂ ce modeste studio de Stockholm, persistait dans lâInde une forme de promesse, une Ă©chappĂ©e possible chez ceux qui, dâune maniĂšre ou dâune autre, Ă©taient en quĂȘte dâeux-mĂȘme.
Autour de moi, on mĂ©ditait, on apprenait le pranayama. On sâintĂ©ressait Ă lâhindouisme, au bouddhisme, Ă des prĂ©ceptes dont le mystĂšre faisait toute la valeur Ă nos yeux. On parlait de dharma, de chakras, dâayurveda. Que cherchions-nous vraiment, sinon une rĂ©ponse mal dĂ©finie aux inquiĂ©tudes du prĂ©sent, alors que nous en venions Ă regarder nos propres traditions avec dĂ©dain et dĂ©sintĂ©rĂȘt ?

Peu aprĂšs mon arrivĂ©e au Kerala, je pris un train vers lâintĂ©rieur des terres, jusquâĂ un petit ashram isolĂ©, au cĆur dâune nature dense et humide. Je partageais un grand dortoir avec une dizaine dâapprentis swamis. Les journĂ©es se succĂ©daient inlassablement: mĂ©ditation, chants, longues heures de yoga, et cours de philosophie. Je me levais vers quatre heures, avant les autres, et descendais en silence jusquâaux cuisines demander un thĂ©.
Puis commençait la longue heure de mĂ©ditation. Assise, yeux clos, sur un coussin dur et incomfortable, je peinais Ă oublier ce corps qui sâengourdissait et me tirait de toutes parts. Lâesprit, lui, tournait sans relĂąche, sâaccrochant Ă des pensĂ©es sans importance tandis que le temps se diluait. Lâenvie me prenait souvent dâouvrir les yeux pour chercher une horloge qui nâexistait pas.
Au yoga aussi, je mâagitais encore trop. Le professeur, dont je sentais le regard sĂ©vĂšre derriĂšre moi, soupirait : « Vous nâĂȘtes pas ici pour faire une performance. Vous ĂȘtes ici pour remettre de lâordre dans votre esprit. »
Avec le temps, pourtant, on sâhabituait Ă ce rythme lent et rĂ©pĂ©titif. Une forme de calme finissait par sâinstaller. Et se passait alors un phĂ©nomĂšne intĂ©ressant: Ă mesure quâon se retirait du monde, on devenait plus attentif.
Au cours de ce sĂ©jour, on mâenvoya consulter un astrologue. Il parla longtemps, dĂ©roulant avec assurance les grandes lignes de ma vie, Ă©voquant mĂȘme celles qui lâauraient prĂ©cĂ©dĂ©e. Jâen sortis avec une liste de recommandations dont lâune, surveiller mon cholestĂ©rol, mâamuse encore. Quelques jours plus tard, jâallais voir un mĂ©decin ayurvĂ©dique pour mes douleurs de ventre rĂ©currentes. Je repartis avec deux bouteilles dâun liquide noir et visqueux quâil fallait boire matin et soir.

Quelques semaines plus tard, aprĂšs une longue traversĂ©e et un passage par lâAssam, je me retrouvai au pied de lâHimalaya, prĂšs dâun petit monastĂšre bouddhiste. Sur les chemins, je croisais des moines revenant du village, chargĂ©s de sacs de riz. Nous marchions cĂŽte Ă cĂŽte sans parler. Un signe de tĂȘte, puis chacun reprenait sa route.
Un jour, je dĂ©cidai de monter jusquâau monastĂšre. Un moine assis Ă lâentrĂ©e, penchĂ© sur un registre, leva Ă peine les yeux en me voyant passer. Le silence rĂ©gnait Ă lâintĂ©rieur. Un Bouddha dorĂ© occupait une large niche et recevait la lumiĂšre du jour. Il semblait regarder, dâun air absent, les offrandes dĂ©posĂ©es Ă ses pieds.
Je montai ensuite Ă lâĂ©tage par un petit escalier de bois. Dans une grande piĂšce tapissĂ©e de livres et de feuillets, une quinzaine de moines Ă©taient assis cĂŽte Ă cĂŽte. Chacun rĂ©citait les textes Ă voix haute, Ă son rythme. De cet ensemble naissait une rumeur continue, discordante, mais Ă©trangement puissante. Personne ne me prĂȘta la moindre attention, et je restai un moment sur le seuil Ă les Ă©couter. On me dit plus tard quâils poursuivraient ainsi leurs chants plusieurs jours, jusquâĂ avoir parcouru tous les textes.
Le soir, allongĂ©e sous mes couvertures, je laissais ces voix revenir Ă moi et mâemporter dans le sommeil.
Je ne me souviens pas mâĂȘtre jamais tant intĂ©ressĂ©e au christianisme, ni aux religions plus proches de mon environnement. Pourtant, enfant, jâavais eu un temps lâidĂ©e de devenir nonne. Cela me semble aujourdâhui assez saugrenu, mais il y avait lĂ je crois une forme dâappel, non pas vers Dieu, mais vers une vie simple et Ă lâĂ©cart du monde. Je nâavais Ă©videmment aucune idĂ©e de ce que pouvait ĂȘtre rĂ©ellement la vie religieuse. Cela ne dura quâun instant et jâabandonnai par la suite toute forme de spiritualitĂ©.
Je mâĂ©tais promise de faire durer ce calme une fois rentrĂ©e. Mais la vie mâa rattrapĂ©e. Je ne mĂ©dite plus et je fais moins de yoga. Aujourdâhui encore je mâinterroge: que fallait-il tirer de ces expĂ©riences ? Etais-je alors seulement en quĂȘte de moi-mĂȘme ou de spiritualitĂ© ? Et pourquoi avoir dĂ» aller jusquâen Inde pour cela ?
Câest une question que le voyage laisse derriĂšre lui.