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Claire Amaouche

Inde partie 2 : ou la quĂȘte de soi.

Writer: Claire Amaouche
Claire Amaouche
May 2
3 min read

À l’époque oĂč je partais pour l’Inde, je faisais beaucoup de yoga. Je ne saurais plus dire comment cette pratique s’était installĂ©e dans ma vie, mais elle occupait mes journĂ©es avec rĂ©gularitĂ©. C’est donc assez naturellement que mon regard s’est tournĂ© vers l’Inde. Dans les salles de yoga, j’en percevais dĂ©jĂ  des reflets diffus, sans doute dĂ©formĂ©s, mais suffisant pour attiser ma curiositĂ©.


Des premiers voyageurs hippies jusqu’à ce modeste studio de Stockholm, persistait dans l’Inde une forme de promesse, une Ă©chappĂ©e possible chez ceux qui, d’une maniĂšre ou d’une autre, Ă©taient en quĂȘte d’eux-mĂȘme.


Autour de moi, on mĂ©ditait, on apprenait le pranayama. On s’intĂ©ressait Ă  l’hindouisme, au bouddhisme, Ă  des prĂ©ceptes dont le mystĂšre faisait toute la valeur Ă  nos yeux. On parlait de dharma, de chakras, d’ayurveda. Que cherchions-nous vraiment, sinon une rĂ©ponse mal dĂ©finie aux inquiĂ©tudes du prĂ©sent, alors que nous en venions Ă  regarder nos propres traditions avec dĂ©dain et dĂ©sintĂ©rĂȘt ?


Source: personal archives, 2019
Source: personal archives, 2019

Peu aprĂšs mon arrivĂ©e au Kerala, je pris un train vers l’intĂ©rieur des terres, jusqu’à un petit ashram isolĂ©, au cƓur d’une nature dense et humide. Je partageais un grand dortoir avec une dizaine d’apprentis swamis. Les journĂ©es se succĂ©daient inlassablement: mĂ©ditation, chants, longues heures de yoga, et cours de philosophie. Je me levais vers quatre heures, avant les autres, et descendais en silence jusqu’aux cuisines demander un thĂ©.


Puis commençait la longue heure de mĂ©ditation. Assise, yeux clos, sur un coussin dur et incomfortable, je peinais Ă  oublier ce corps qui s’engourdissait et me tirait de toutes parts. L’esprit, lui, tournait sans relĂąche, s’accrochant Ă  des pensĂ©es sans importance tandis que le temps se diluait. L’envie me prenait souvent d’ouvrir les yeux pour chercher une horloge qui n’existait pas.


Au yoga aussi, je m’agitais encore trop. Le professeur, dont je sentais le regard sĂ©vĂšre derriĂšre moi, soupirait : « Vous n’ĂȘtes pas ici pour faire une performance. Vous ĂȘtes ici pour remettre de l’ordre dans votre esprit. »


Avec le temps, pourtant, on s’habituait Ă  ce rythme lent et rĂ©pĂ©titif. Une forme de calme finissait par s’installer. Et se passait alors un phĂ©nomĂšne intĂ©ressant: Ă  mesure qu’on se retirait du monde, on devenait plus attentif.


Au cours de ce sĂ©jour, on m’envoya consulter un astrologue. Il parla longtemps, dĂ©roulant avec assurance les grandes lignes de ma vie, Ă©voquant mĂȘme celles qui l’auraient prĂ©cĂ©dĂ©e. J’en sortis avec une liste de recommandations dont l’une, surveiller mon cholestĂ©rol, m’amuse encore. Quelques jours plus tard, j’allais voir un mĂ©decin ayurvĂ©dique pour mes douleurs de ventre rĂ©currentes. Je repartis avec deux bouteilles d’un liquide noir et visqueux qu’il fallait boire matin et soir.


Source: personal archives, 2019.
Source: personal archives, 2019.

Quelques semaines plus tard, aprĂšs une longue traversĂ©e et un passage par l’Assam, je me retrouvai au pied de l’Himalaya, prĂšs d’un petit monastĂšre bouddhiste. Sur les chemins, je croisais des moines revenant du village, chargĂ©s de sacs de riz. Nous marchions cĂŽte Ă  cĂŽte sans parler. Un signe de tĂȘte, puis chacun reprenait sa route.


Un jour, je dĂ©cidai de monter jusqu’au monastĂšre. Un moine assis Ă  l’entrĂ©e, penchĂ© sur un registre, leva Ă  peine les yeux en me voyant passer. Le silence rĂ©gnait Ă  l’intĂ©rieur. Un Bouddha dorĂ© occupait une large niche et recevait la lumiĂšre du jour. Il semblait regarder, d’un air absent, les offrandes dĂ©posĂ©es Ă  ses pieds.


Je montai ensuite Ă  l’étage par un petit escalier de bois. Dans une grande piĂšce tapissĂ©e de livres et de feuillets, une quinzaine de moines Ă©taient assis cĂŽte Ă  cĂŽte. Chacun rĂ©citait les textes Ă  voix haute, Ă  son rythme. De cet ensemble naissait une rumeur continue, discordante, mais Ă©trangement puissante. Personne ne me prĂȘta la moindre attention, et je restai un moment sur le seuil Ă  les Ă©couter. On me dit plus tard qu’ils poursuivraient ainsi leurs chants plusieurs jours, jusqu’à avoir parcouru tous les textes.

Le soir, allongĂ©e sous mes couvertures, je laissais ces voix revenir Ă  moi et m’emporter dans le sommeil.

Je ne me souviens pas m’ĂȘtre jamais tant intĂ©ressĂ©e au christianisme, ni aux religions plus proches de mon environnement. Pourtant, enfant, j’avais eu un temps l’idĂ©e de devenir nonne. Cela me semble aujourd’hui assez saugrenu, mais il y avait lĂ  je crois une forme d’appel, non pas vers Dieu, mais vers une vie simple et Ă  l’écart du monde. Je n’avais Ă©videmment aucune idĂ©e de ce que pouvait ĂȘtre rĂ©ellement la vie religieuse. Cela ne dura qu’un instant et j’abandonnai par la suite toute forme de spiritualitĂ©.


Je m’étais promise de faire durer ce calme une fois rentrĂ©e. Mais la vie m’a rattrapĂ©e. Je ne mĂ©dite plus et je fais moins de yoga. Aujourd’hui encore je m’interroge: que fallait-il tirer de ces expĂ©riences ? Etais-je alors seulement en quĂȘte de moi-mĂȘme ou de spiritualitĂ© ? Et pourquoi avoir dĂ» aller jusqu’en Inde pour cela ?


C’est une question que le voyage laisse derriùre lui.

 
 
 
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