Impressions du Japon
- Claire Amaouche
- May 11, 2025
- 5 min read
Partie 1: À la recherche d'harmonie
Cela fait quelques années que je ne suis pas retournée au Japon. Pourtant, il m’arrive encore d’être hantée par les silhouettes silencieuses de ses montagnes noyées dans les brumes, ces sentiers sinueux qui mènent, au détour d’un dernier virage, à de vieux sanctuaires shintoïstes, figés dans la pierre ternie par le temps et la mousse. Ou par les néons criards qui éclatent à la sortie des gares tokyoïtes.
Le Japon, terre de contrastes, d’oppositions, d’alliances parfois déroutantes. Et pourtant, sans doute plus que d’autres, il maîtrise l’art de faire dialoguer ses contraires. Peut-être parce que la quête d’harmonie, de paix intérieure, y est plus essentielle qu’ailleurs. Le Japon ne s’épanouit guère dans le tumulte. À l’inévitable incertitude de la vie, il oppose une recherche constante d’équilibre, trouvée dans l’ordre minutieux des choses, dans l’apprentissage de la lenteur et de la contemplation.
Et souvent, lorsque le mal du Japon me saisit, je rouvre un vieux roman de Kawabata ou de Hori, dont la poésie, bien que parfois cruelle, m’arrache un instant au monde.

“Ce qui brille attire l’œil ; ce qui est obscur laisse l’âme en paix.” — Jun’ichirō Tanizaki, Éloge de l’Ombre
Arrivée pour la première fois à Tokyo, un soir de septembre 2017, par temps chaud et humide. L’été n’est pas tout à fait fini. Éreintée par dix-huit heures de voyage sans sommeil, je me hâte de rejoindre la petite chambre louée pour la nuit, dans un quartier proche de l’aéroport. Depuis la banquette arrière de la petite Toyota, je regarde, un peu hébétée, les contours de la ville défiler. Mais je remarque surtout les napperons blancs délicatement posés sur chaque siège, la housse immaculée du volant, et cette odeur fleurie, discrète, qui emplit l’habitacle.
Dès les premières balades, je suis frappée — et cet étonnement me suivra tout au long du voyage — par l’élégance et le raffinement des Japonais. Il règne dans la ville une harmonie fort surprenante. Des foules déferlent hors des bouches de métro, se croisent sur les larges avenues dans un ballet fluide, presque chorégraphié. Les silhouettes se fondent les unes dans les autres. Les attitudes sont mesurées, précises, jamais désinvoltes. Parfois, une femme en kimono surgit, comme une apparition, au milieu des tours futuristes de Shibuya.
Malgré l’immensité de la ville et sa densité, tout semble s’y agencer naturellement. Au-delà des grandes artères, les gratte-ciels cèdent la place à de petites maisons, devant lesquelles s’alignent des pots de fleurs soigneusement entretenus. Le tumulte des voitures s’éloigne, remplacé par le tintement occasionnel d’une sonnette de vélo. On croise ici et là, dans ces ruelles discrètes, un temple caché où l’on vient se recueillir à l’heure du déjeuner, son bento sur les genoux, ou dès qu’un moment libre se présente.
Un jour, déjeuner autour d’un plat de soba avec un ami installé au Japon depuis de nombreuses années. Je demande : “comment expliquer cette allure toujours impeccable, cette attention portée aux moindres détails du quotidien ?” Il me répond : “Au Japon, l’harmonie de l’environnement dans lequel chacun vit est primordial. Puisque nous ne sommes jamais seuls, puisque nous appartenons à un tout, la beauté de ce tout repose sur nos soins quotidiens. Se négliger, c’est rompre cet équilibre.”
Je me suis souvent demandé, plus tard, ce qui rendait cette idée japonaise de la beauté et de l’harmonie si différente de la nôtre. En occident, nous cherchons d’avantage à affirmer notre singularité tout en nous conformant à des standards imposés — souvent par besoin d’estime, de confiance ou de séduction, plutôt que par souci d’inscrire notre présence dans un ordre collectif. Nous nous agitons, nous égarons dans cette quête perpétuelle de visibilité et de reconnaissance. Et loin de nous l’idée que la beauté ne se niche pas dans la mise en valeur de soi, mais dans la nuance ou l’ajustement discret à ce qui nous entoure.
À ce sujet, une relecture de L’Éloge de l’Ombre de Tanizaki me semble toujours à propos. Au fil des pages, on apprend à apprivoiser la pénombre, à accueillir la mélancolie discrète de ces pièces faiblement éclairées, au bois sombre, aux volets coulissants, et le mystère du brouillard matinal qui enveloppe le pont rouge de Nikkō. Des images surgissent, sédimentées au fil des voyages et des retours : un soir, dépliant le futon dans cette petite chambre profonde d’Hakone qui aurait pu sembler austère, n’eût été la douceur tiède de la paille tressée sous mes pieds et la minuscule fenêtre ouverte sur la forêt. Par-delà l’encadrement, des sommets dessinés à l’encre dans le ciel du soir.

“Le bruit de la neige qui gelait sur la terre semblait gronder jusque dans les entrailles du sol.” — Yasunari Kawabata, Pays de Neige
Lors d’un autre voyage, j’ai passé le plus clair de mon temps dans les montagnes de la préfecture de Fukushima, peut être un peu lassée de courir les grandes villes. Après quelques jours à Tokyo, je monte dans un train régional au petit matin. À mesure que la ville s’éloigne, les wagons se vident et la lumière change. Un bento acheté à la hâte à la gare me sert de déjeuner : riz vinaigré, tofu frit, algues, légumes fermentés. Comme tout ici, simple, équilibré, soigné.
Les passages au supermarchés sont, par ailleurs, toujours un ravissement. Les fruits et légumes, même les plus ordinaires, qui, chez nous, auraient été jetés dans un bac en vrac, sont ici emballés avec minutie. Tout de même, cela fait beaucoup d’emballages! Mais même les objets les plus triviaux semblent soumis à l’esprit du tsutsumi.
Mais revenons aux montagnes. Le train s’arrête dans une petite gare coquette, débouchant sur une route qui s’enfonçe dans les bois. Sur quelques centaines de mètres : des échoppes, deux ou trois yatai vendant takoyaki ou yakitori à toute heure. La maison que j’ai louée se trouve plus haut, au départ d’un sentier. Un hameau discret, bordé de forêt. Les propriétaires ont laissé un mot et une paire de chaussons devant la porte. À l’intérieur, un couloir s’ouvre sur deux pièces séparées par des shōjis : une cuisine discrète prolongeant un salon orné çà et là de fleurs fraîches et de petits tableaux ; puis une chambre vide, ou presque — deux futons étalés côte à côte sur les tatamis et des piles de couvertures soigneusement pliées. Par les baies vitrées, on aperçoit le jardin: un carré de mousse, quelques pierres, des branches nues. À peine, au loin, le toit d’une maison voisine.
La semaine s’écoule sur les sentiers. Randonnées le long des rivières ou sur les crêtes, parfois au bord d’un lac, parfois près d’un volcan. Un peu partout, des panneaux signalent la présence d’ours. Et je chemine, une clochette attachée à mon sac, espérant éloigner les bêtes sauvages. Au sommet d’un col, je croise deux hommes assis sur un rocher, penchés sur leurs réchauds. Ils tirent d’une multitude de petits sacs des vivres soigneusement emballés.

“Je fixais intensément ces lointaines arêtes montagneuses jusqu’à en retenir les moindres détails, et cependant affleurait à ma conscience la certitude que je venais seulement de percer le secret, jusqu’à présent enfoui au fond de mon être, de ce que la nature m’avait par avance réservé.” — Tatsuo Hori, Le vent se lève
Il y a dans cette quête quotidienne d’harmonie une forme de noblesse — car enfin presque spirituelle. Pour un Occidental un peu dérouté, il y a là, c’est certain, de quoi se reposer. Mais tout de même, il faut voir avec quelle rigueur sourde et oppressante les Japonais s’appliquent à remplir leurs devoirs professionnels, familiaux et sociaux. Une pression sous laquelle ils plient de temps à autre, dans les bars où l’on boit jusqu’à l’oubli à la sortie du travail, ou les salles de pachinko aux lumières abrutissantes.
Toujours se méfier de ce qui paraît charmant ou pittoresque à première vue. Car chaque manière de vivre a son envers, qui ne se dévoile que lentement, à force d’expérience et d’observation. Et chaque beauté a son prix.
À suivre…
Références:
Tatsuo Hori, Le vent se lève, 1938
Jun’ichirō Tanizaki, Éloge de l’Ombre, 1933
Yasunari Kawabata, Pays de neige, 1948