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Claire Amaouche

Histoires d'Europe: le Nord.

Writer: Claire Amaouche
Claire Amaouche
Jul 4
4 min read
Source: personal archives, 2014.
Source: personal archives, 2014.

Ordre


Le mois dernier, je posais à nouveau le pied sur le sol suédois après quatre années d’absence, et y avoir vécu, temporairement, la vie scandinave. Cela me paraît aujourd’hui appartenir à une autre époque.

Ma première rencontre avec l’Europe du Nord remonte au début de l’année 2014. Je m’installais alors à Copenhague pour y étudier. C’était un mois de janvier gris et venteux. Depuis ma chambre du campus de Frederiksberg, j’apercevais à travers le brouillard le petit parc où défilaient chaque matin joggeurs emmitouflés et promeneurs accompagnés de leurs chiens.


Durant tout l’hiver, je traversais au petit matin les pelouses noyées de brume pour aller en cours. J’arpentais la ville à vélo, maudissant le vent obstiné et la neige qui transformaient la moindre sortie en petite expédition. Rien pourtant n’entamait mon émerveillement devant cette ville où semblaient cohabiter l’ordre, la liberté et l’élégance.


Puis les beaux jours arrivaient. Les brumes se retiraient du port et la ville changeait brusquement de visage. Nous émergions d’une longue hibernation. Je nous revois étendus sur les pelouses de l’université, sous l’air encore frais d’avril, absorbant le soleil à travers nos manteaux. On longeait les quais pendant des heures, on s’aventurait à Christiania pour l’après-midi, on poussait jusqu’aux anciens entrepôts de Refshaleøen pour un fish and chips et une bière au bord de l’eau.


Le choix de Copenhague n’avait rien du hasard. Depuis longtemps déjà, j’étais attirée par ces paysages du Nord, ces villes à la beauté austère, la chaleur des intérieurs retrouvés après une journée dans le froid. J’essayais de m’imprégner de ces modes de vie qui, vus de loin, semblaient si harmonieusement agencés.


Quatre ans plus tard, un autre jour de janvier, je m’installais à Stockholm.

Les années passées en Suède furent une nouvelle succession de découvertes et d’acclimatations. L’enthousiasme qui avait accompagné ma découverte du Danemark laissa peu à peu place à une réalité plus nuancée. La nature sauvage toujours proche, le quotidien calme et parfaitement orchestré, les contacts polis mais réservés, l’ordre, l’homogénéité.


Une atmosphère qui, tour à tour, m’émerveilla et me déprima profondément. Une nature qui m’enveloppait de sa sérénité tandis que les villes semblaient m’enfermer dans leur rigueur et leur prévisibilité. J’avais soif de spontanéité, de chaleur humaine, d’imprévu.


Mais il y eut aussi les traversées estivales de l’archipel, les baignades dans les îles, les étendues de pins et de glace de Laponie qui me faisaient penser qu’il n’existait peut-être pas d’autre paradis que celui-là, et qui continuent aujourd’hui encore de me hanter.


Source: personal archives, 2014.
Source: personal archives, 2014.

Silence


Au fil des années et des voyages, j’ai ressenti un désir croissant de quitter les villes pour me perdre dans ces espaces vides qui couvrent encore une grande partie du monde. J’ai appris à aimer le silence, le vide, à m’éloigner quelque temps du tumulte des métropoles.


L’un des voyages qui marqua cette découverte fut celui de la Laponie. Deux heures de vol depuis Stockholm suffisent pour atteindre Kiruna, dernière grande ville du nord suédois. Par le hublot apparaissent peu à peu d’immenses étendues de neige et de lacs gelés. Des forêts de pins clairsemées. Rien d’autre.


À notre arrivée, la piste est à peine déneigée. C’est au milieu d’un blizzard que je pénètre dans ce minuscule aéroport, composé de deux grandes salles presque vides, de guichets et de distributeurs automatiques.


Dehors, l’air est vif et sec. Nous sommes en mars. Il doit faire près de moins trente degrés. Entassés dans le petit hall, les voyageurs attendent l’unique bus reliant l’aéroport au centre-ville.


Des années ont passé depuis ce voyage et pourtant je revois encore avec netteté les épaisses couches de neige sur les toits, les fossés fraîchement dégagés, le ciel laiteux et cette lumière froide et diffuse propre au Grand Nord, que je ne retrouverai nulle part ailleurs. Lorsque j’y pense, c’est toujours la même impression qui revient : celle d’un monde immense et caché dont on ne mesure réellement l’échelle qu’en le traversant.


Plus tard, cette sensation me reviendrait dans certaines vallées proches du Tibet ou sur les plateaux désertiques d’Asie centrale. Mais ce matin-là, lorsque j’ouvris les yeux après une nuit glaciale et découvris depuis ma fenêtre la mer blanche qui s’étendait devant moi, quelque chose me frappa de plein fouet.


Il ne s’agit pourtant pas de paysages spectaculaires comme les fjords de Norvège ou les volcans d’Islande. Ce qui saisit ici, c’est le vide. L’absence de l’homme et des traces familières de son passage. L’absence de relief, de mouvement, parfois même de couleur. Le regard peut s’étirer indéfiniment sur ces plaines blanches ponctuées de sapins. Là-haut, le temps lui-même est figé dans la glace.


Sur mes skis de fond, je fais le tour du lac gelé puis m’enfonce dans la forêt. Je m’arrête régulièrement pour reprendre mon souffle et observer ce qui m’entoure. Le ciel est dégagé, la neige scintille, le silence est absolu.


Le lendemain, après une vingtaine de kilomètres en traîneau, nous déjeunons autour d’un feu dans un tipi perdu au milieu des bois. Les chiens profitent d’une pause au soleil avant de s’impatienter. J’ai eu le plus grand mal à les guider, mais si je ne retrouve pas le chemin de la ferme, eux le feront.

À cet instant, il me semble vivre quelque chose d’unique. Je sais pourtant que cette impression tient en partie de l’illusion. Celle d’une citadine en voyage, traversant le monde de ses fantasmes.


Il faudrait toute une vie passée là-haut pour s’y retrouver. Pour que les vérités émergent lentement au fil des jours, et que le paysage cesse d’être un décor pour devenir un véritable compagnon de route.

 
 
 
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