Errances en Asie Centrale
- Claire Amaouche
- Dec 2, 2024
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Voyage à travers le Kazakhstan, part 2.
À l’extrême Est du Kazakhstan on trouve une topographie surprenante. Alors que la traversée jusqu’a Almaty n’avait pour seul décor qu’une steppe aride et monotone, voila qu’en quelques centaines de kilomètres, le paysage se métamorphose brusquement. Canyons et dunes de sable rouge surgissent, avant que n’apparaissent au loin, majestueuses, les montagnes du Tien Chan, avec leurs vastes forêts de pins et leurs sommets d’un blanc laiteux.
Cette chaîne montagneuse est réputée parmi les amateurs de randonnée, et, depuis Almaty, nombreux sont les 4x4 qui, pour une centaine de dollars, proposent d’emmener les voyageurs au pied des sentiers d’altitude. Les visiteurs sont principalement chinois ou kazakhs, venus explorer la région le temps d’un long weekend. Quant à moi, je recherche moins la compagnie de mes semblables que ce sentiment familier de solitude dans l’immensité, mais l’aventure a ses limites : je crains toujours de ne pas trouver de moyen de transport et n’ose m’éloigner des routes principales, de peur de finir au fond d’une vallée, sans moyen de retour.
Je finis par monter, à la sortie d’Almaty, avec le premier groupe prêt à me faire une place dans leur minibus déjà bondé. Après un bon quart d’heure de négociation, me voilà écrasée au milieu d’une vingtaine de jeunes en excursion scolaire, menés par un moniteur un peu farceur qui s’amuse visiblement de ma présence. Ils ne vont pas jusqu’aux montagnes mais proposent de me déposer au pied du canyon de Charyn, d’où, avec un peu de chance, je pourrai trouver quelqu’un d’autre pour poursuivre mon chemin.
Nous passons deux longues heures sur la route, et comme toujours il faut se soumettre à l'inévitable avalanche de questions sur ma situation et les raisons de mon voyage. Une rangée de femmes rit aux éclats en mimant un ventre rond dans ma direction. Ce simple geste, presque taquin, me renvoie a l’un des nombreux fossés socio-culturels qui se sont creusés entre l'Occident et d'autres horizons et auquel je suis régulièrement confrontée. J’ai toujours la plus grande peine à expliquer pourquoi, à trente ans passés, je ne suis ni mariée ni mère, et souvent même dépourvue de compagnon de voyage.
Récemment, en relisant un ouvrage de la sociologue Eva Illouz, La Fin de l’amour, j’ai retrouvé plusieurs passages décrivant cette dérégulation progressive des relations en Occident, où les cadres traditionnels, comme le mariage et la famille nucléaire, ont peu à peu perdu de leur force face à des modes de vie plus flexibles mais aussi plus précaires émotionnellement. Conséquence évidente du capitalisme moderne et de l'individualisme, nous avons appris à valoriser l’indépendance et la réalisation de soi, au détriment de la solidarité et de l'attachement nécessaires à la stabilité des structures familiales. Nous vivons seuls, voyageons seuls, et finirons probablement par mourir seuls. Mais allez expliquer tout cela aux populations pour qui la famille reste un devoir social et collectif autant qu’un lieu d’épanouissement personnel. Même si des changements sont en cours, les structures familiales kazakhes restent influencées par des traditions nomades et des valeurs fondées sur la solidarité entre générations. Il est encore courant que plusieurs générations vivent sous le même toit, bien que dans les grandes villes, le modèle de la famille nucléaire gagne en importance.
Ici comme à bien des endroits où je passe, rares sont ceux qui ne se trouvent pas déconcertés par mon mode de vie. Et bien que n’ayant jamais souffert de leur jugement, je me heurte inlassablement à des visions du monde qui me semblent irréconciliables.
Déposée au croisement d’une petite route qui me mènera jusqu’à l’entrée du canyon, en pleine matinée, avant que la chaleur ne vienne écraser l’horizon contre les faces tranchantes de la roche. En approchant, des échoppes de souvenirs surgissent en bord de route, comme des champignons après la pluie. Quelques bâtiments en construction s’élèvent ici et là, destinés, sans doute, à offrir un séjour plus confortable aux visiteurs futurs. Je ne sais pourquoi je m’étonne encore de tomber, même en des lieux qui semblent si loin de tout, sur ces signes avant-coureurs de la modernité qui viendra surement les gagner. Je m’arrête devant des panneaux informatifs qui racontent en quelques mots l’histoire et la géologie des lieux. La vue de ces falaises est saisissante, mais quelque chose s'est perdu, comme partout ailleurs : la magie d’un lieu découvert en solitaire.
Le soir venu, je reprends la route vers les montagnes. Sur le chemin, des 4x4 aux vitres fumées retournent vers Almaty. Je me plais à penser qu’au plus près des sommets, je trouverai un peu plus de tranquillité. On peut bien s’agacer de voir certains sites spectaculaires envahis peu à peu par les foules (et nous y contribuons aussi), mais il y aura toujours un coin de solitude à dénicher, où que l’on aille.
Je suis installée dans un petit village isolé au pied des montagnes. Amina, la maîtresse de maison, m’a préparé un lit dans un coin de chambre minuscule et sans fenêtre. Elle insiste pour que j’enlève mes chaussures avant d’entrer – une règle qu’elle ne manque jamais de me rappeler en hurlant depuis sa cuisine, et pointant vers moi un doigt accusateur. Dans le salon, un large canapé en cuir brun trône face à une armoire couverte de babioles et de portraits de famille. Des odeurs de friture et de thé noir flottent dans toute la maison. Pour atteindre les toilettes et une douche rustique, il faut traverser la cour, où deux chiens et quelques poules paressent toute la journée. Je passerai ici deux nuits, avant d’entamer une longue marche vers les lacs du Kolsai.
Il faut franchir trois lacs de plus en plus élevés pour se frayer un chemin vers la frontière kirghize et atteindre les rives du célèbre Yssy-Koul. Je n’ai pas l’intention d’aller jusque-là, mais une belle journée de marche m’attend avant de planter ma tente au bord du troisième lac, qui m’attend sagement à 2850 mètres d’altitude. À la sortie du sentier qui débouche sur le premier lac, je tombe sur une route flambant neuve et un immense parking où voitures et bus se croisent dans un ballet incessant. De là surgissent des foules de touristes en habits du dimanche, qui n’auraient sans doute jamais quitté leur maison s’il avait fallu chausser des chaussures de randonnée. Je reste interdite devant l’amas de buvettes, de barques à louer et de loisirs en tout genre. Sentiment amer de celui qui, croyant renouer avec la montagne d’antan, s'aperçoit de sa bêtise en voyant à quel point le monde qui l'entoure a changé.
L’orage éclate. Et de loin, tandis que je reprends ma route vers les sommets que j’espère plus paisibles, j’observe ce défilé de silhouettes se pressant sous la pluie battante, toutes emmitouflées dans le même poncho de plastique bleu distribué un peu plus bas. Une image me revient alors, familière à tous ceux qui ont déjà vu un documentaire animalier : voilà une colonie de manchots, dans leur solennelle robe noire et blanche, se dandinant sur leur banquise, observant, indifférents, le spectacle de l’océan glacé et des rares bateaux de passage. Nous ne devrions pas tant nous moquer des autres espèces, car au fond, nous n’avons jamais grand chose à leur envier.
Ma parenthèse kazakhe s’achèvera sur les rives du dernier lac, à quelques pas de la Chine et du Kirghizistan, autour d’un réchaud où bout l’eau de mon thé. Après tout, il existe ici, peut être plus qu’ailleurs, une nature un silence si profonds, que mêmes les foules ne peuvent venir troubler.

Références et recommendations:
Nicolas Bouvier, L’usage du Monde, 1963
Ahmed Rashid, Asie Centrale: champ de guerres, 2002
Eva Illouz, La fin de l’Amour, 2020



