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Claire Amaouche

Errances en Ouzbékistan

  • Writer: Claire Amaouche
    Claire Amaouche
  • Mar 3, 2025
  • 4 min read

Updated: Jul 14, 2025

Partie 2: conversations avec Urubek


source: archives, uzbekistan, 2023.
source: archives, uzbekistan, 2023.

Un jour, errant dans les rues de Boukhara, je m’arrêtai sur un banc, le long d’une allée boisée, le seul coin d’ombre trouvé jusque-là. De temps en temps, quelques femmes en burkha ou en tuniques colorées passaient en échangeant des éclats de rire. Nous étions en fin de matinée. Cela faisait déjà un moment que je marchais sans but précis dans ces rues propres et silencieuses. Je n’avais pas d’itinéraire défini, et la ville, à mes yeux, semblait trop petite pour qu’il faille la visiter autrement qu’au gré du hasard.


C’est alors qu’un homme me cria depuis la terrasse d’un petit pavillon de thé. Il devait avoir une cinquantaine d’années. Son ton était amical, ses dents brillaient d’or. Il s’adressa à moi dans un français parfait, et tandis que je lui faisais part de mes errances de voyage, il m’invita à partager un thé à sa table. Après tout, je n’avais rien d’autre à faire. Et ce qui devait n’être qu’une petite heure de pause se transforma en un déjeuner de plusieurs heures, abondamment arrosé de vodka. Nous parlâmes de tout et de rien. Je posai toutes les questions que je n’avais pas pu poser jusque-là, faute d’interlocuteur avec qui échanger au-delà des banalités du quotidien. Je m’étonnais particulièrement de trouver, dans cette petite ville si éloignée de la France, quelqu’un qui, par passion pour cette culture, en avait appris la langue et s’appliquait désormais à l’enseigner aux enfants dans une modeste association locale. Il ne s’était jamais rendu en Europe, me confia-t-il. En réalité, il avait passé toute sa vie à Boukhara. Et de sa famille, seul son fils avait pris le large vers les horizons plus prometteurs de la capitale.


Bien qu’il souhaitât voir son fils évoluer dans un monde différent du sien, il était contrarié qu’à vingt-cinq ans, ce dernier n’ait toujours pas trouvé de femme à sa convenance. Il en riait à moitié, entre deux gorgées de vodka, tandis que, à la table voisine, deux femmes s’étaient approchées, riant aux éclats, pour lui montrer les photos de prétendantes sur leur téléphone. “Je ne sais pas quoi faire”, souffla-t-il entre deux bouchées de plov. “Après tout, il peut vivre sa vie comme il l’entend, je ne peux pas le forcer. Mais si mes enfants ne se marient pas, toute la ville finira par le savoir. C’est un petit monde ici.”



Depuis la chute du régime soviétique en 1991, une mentalité plus conservatrice et un retour aux pratiques religieuses se sont progressivement imposés. “Les femmes ne portaient pas la burkha à l’époque des Russes, et personne ne se préoccupait vraiment de la prière”, me confia-t-il. En quelques décennies, l’Asie centrale a connu des bouleversements majeurs, qui ont affecté son paysage social, politique et religieux. Et l’islam est devenu un facteur important de mobilisation politique dans la région. Dans certains cas, les dirigeants ont utilisé l’islam pour renforcer leur pouvoir, tandis que dans d’autres, elle a joué un rôle dans les mouvements de résistance, notamment en Ouzbékistan et au Tadjikistan. Aujourd’hui, la région doit faire face à la montée des menaces posées par des groupes radicaux, en pleine expansion.


“C’est quand même invraisemblable”, ajouta-t-il, “lorsque les Russes sont arrivés, il a fallu remplacer l’opium par la vodka, se faire poser des dents en or, abandonner la prière. Et maintenant, voilà qu’il faut tout refaire à l’envers.”


Plus tard, deux de ses amis nous rejoignirent, apparemment tout juste sortis du travail. L’un, petit et trapu, arborait un béret basque et une large chemise bleue. Le second, plus élégant dans sa chemise ajustée et son pantalon de costume, avait un visage rond et malicieux. J’appris qu’ils étaient d’origine tadjike, et qu’ils parlaient entre eux le tadjik. “Ces frontières n’ont jamais eu trop de sens”, me confia l’un d’eux. “Ici, dans le Sud, la plupart des habitants sont d’origine tadjike.”


À mesure que l’après-midi s’égrène, les voix s’élèvent sous l’effet de l’alcool, les traductions deviennent de plus en plus floues. Nous tentons de nous rafraîchir en engloutissant des kilos de pastèque entre deux verres, dans une atmosphère d’amusement et de béatitude. Les conversations filent : on m’interroge sur mon voyage, on parle des Trois Mousquetaires, de tous ces classiques français, qui, visiblement, ont aussi été donnés à lire à des générations d’Ouzbeks.


Plus tard, je retrouve ma petite chambre chez Samira. Elle me fait signe depuis la cour que le dîner est prêt, mais je m’endors sans n’avoir rien avalé. Quelques jours plus tard, il me faudra reprendre la route, direction le Tadjikistan et les semaines de camping en montagne qui m’attendent. En chemin jusqu’à la frontière, je serai accompagnée par Vlad, le propriétaire d’une petite maison d’hôte, passionné par l’Histoire et qui passa le plus clair de son temps à me raconter l’histoire des peuples qui ont jadis habité ces terres, et dont les traces, discrètes mais indéniables, sont encore visibles partout, pour peu que l’on garde l’œil attentif.


Peut-être que mon attachement à l’Ouzbékistan réside dans ces rencontres, dans ces conversations qui, bien qu’apparemment banales, m’ont appris plus sur le pays et ses coutumes que bien des visites de musées. Bientôt, j’espère retourner en Ouzbékistan, et peut-être retrouver Urubek, Samira ou Vlad, attablés à l’ombre d’une maison de thé, pour la suite de nos conversations.


References:

  • Ahmed Rashid, The Resurgence of Central Asia: Islam or Nationalism (Politics in Contemporary Asia), 1994

  • Conversations with my travel companions

 
 
 
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