Errances en Ouzbékistan
- Claire Amaouche
- Feb 17, 2025
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Partie 1: temps, formes et couleurs.

Il y a quelque temps, j’ai commencé le récit de mes errances à travers l'Asie Centrale, évoquant mon passage au Kazakhstan et ses régions. Peu après avoir traversé les montagnes du Tien Chen, je mis les voiles pour l’Ouzbékistan. Ce pays, au coeur des routes de la soie, réputé pour ses architectures variées et spectaculaires, ses ambiances et ses paysages multiples, et dont l’image m’était peut-être plus familière que ses voisins. Et je ne sais pourquoi là bas plus qu’ailleurs, se sont imprimés en moi une multitude de souvenirs, peut-être plus sensoriels qu’intellectuels.
Formes et couleurs
En Ouzbékistan, tout commença par les couleurs. Sur les routes qui me mènent aux vestiges de la mer d’Aral, se mêlent terres aux bruns un peu ternes, sables d’un jaune profond, et nuages de poussière grisâtre. Un bleu clair et infini s’étend à l’horizon. L’œil en souffre souvent, aveuglé par ce contraste éclatant, et se perd à mesure que les heures et les kilomètres s’égrènent, accablants. Parfois, au milieu de ce désert à la fois triste et beau, émergent les silhouettes des forteresses d’antan, vestiges mystérieux érigés au fil du temps par les tribus nomades – d’abord Saka, puis Turques, et enfin Ouzbèkes – aux carrefours des Routes de la Soie. D’autres fois, à l’horizon, s’étendent d’immenses champs de coton d’un vert éclatant, dont l’expansion massive sous l’ère soviétique a rendu la région tristement célèbre. Lorsque j’évoque mon désir de me rendre sur les rives de l’Aral auprès de mon hôte de Tachkent, elle s’exclame, étonnée : « Pourquoi vouloir contempler un tel désastre ? ».
À l’approche des villes, dômes mordorés, mosaïques chatoyantes et tours plus modernes se côtoient. Chaque soir, à Samarcande, je m’assieds au pied de la spectaculaire mosquée Bibi-Khanum, héritage du règne de Timur, encore ivre de chaleur et de fatigue, devant un spectacle qui semble surgir d’un conte. Sous mes yeux, les formes et les couleurs se plient sous les derniers rayons du soleil et l’univers tout entier s’enflamme sous le cri mélancolique des hirondelles.
Je me souviens aussi de mon séjour dans l’une de ces vieilles maisons du centre-ville de Boukhara, tenue par Samira, avec ses murs couverts de fresques et ses boiseries d’une délicatesse divine. Dans la salle à manger où je prends chaque jour le petit déjeuner un chat sur les genoux, il règne une atmosphère presque solennelle. Partout, des tapis dont j’apprends à reconnaître les motifs et les origines. Arabesques et fils de soie au Tadjikistan, faune et flore colorées en Ouzbékistan, géométries variées dans le Caucase. Partout ils sont accrochés du sol au plafond, pour se protéger du froid et des bruits, dans ces grandes bâtisses où l’air et les rumeurs se faufilent. D’un endroit à l’autre, je retrouve ces petites tasses à thé bleu et or. Je regrette encore de ne pas en avoir rapporté une.

Un après-midi, je grimpe les escaliers de bois de cette grande maison à Samarcande, à la recherche d’une petite boutique où l’on m’avait dit que l’on pouvait trouver les plus beaux objets artisanaux du pays. Je la trouve au bout d’un couloir, le long d’une coursive donnant sur une cour fleurie. Sa propriétaire, Lena, une Ukrainienne d’une soixantaine d’années, vit ici depuis trente ans, développant son commerce d’artisanat local. Dans les deux petites pièces encombrées d’antiquités et de portants débordant de manteaux et de voiles colorés, elle me sert le thé, papotant, me posant sur les genoux une pile de livres de photographie et d’histoire. Elle a connu certains des auteurs, parait-il. Mes yeux se posent sur un petit vase antique, mais elle me sourit :« Celui-ci n’est pas à vendre ». La boutique sert en fait autant de galerie que de magasin, et elle semble prendre plus de plaisir à me montrer ses trésors personnels qu’à me vendre quoi que ce soit. Je repars pourtant avec une magnifique veste brodée et quelques plats en céramique.
Temps changeant
En arrivant en Ouzbékistan, j’avais déjà passé de nombreux jours en errance, et très vite, l’épuisement me rattrapa. La chaleur, insupportable depuis mon départ du Kazakhstan, m’écrasait désormais totalement. De passage à Tachkent avant de prendre le train vers l’extrême ouest, je discutais brièvement avec la fille qui partageait ma chambre à l’auberge. Elle passait ses après-midi à suivre des cours de russe en ligne. « Je ne sors que très tôt le matin ou au coucher du soleil », m’expliqua-t-elle. Bien que l’idée de passer la majorité de mes journées enfermée me paraisse particulièrement ennuyeuse, je dus rapidement adopter ce même rythme : errer en ville depuis l’aube jusqu’au déjeuner, puis m’abandonner à de longues heures de paresse, un livre ou un thé en main. Parfois, dans le silence oppressant de ces heures suspendues, le ronflement discret de ma voisine pendant sa sieste venait interrompre le fil de mes pensées.
Je me souviendrai aussi longtemps de la vue depuis la fenêtre de ma petite chambre à Khiva. Le linge étendu dans la cour et le minaret au loin, que je pouvais apercevoir depuis mon lit, où je restais allongée des heures entières la fenêtre entrouverte, alors que la chaleur rendait toute aventure a l’extérieur impossible. Il y eut beaucoup d’autres après-midis semblables, à attendre un souffle de vent, un peu de fraîcheur, ou simplement l’énergie suffisante pour reprendre la route. Parfois, installée à l’ombre d’une maison de thé, je voyais de petits groupes de voyageurs se presser à l’entrée de la ville intérieure Ichan Kala, protégée par ses remparts. Devant, des étals colorés où s’alignaient suzanis, pierres et poteries, dont je doutais pourtant qu’elles aient été fabriquées localement.

Plus tard, traversée en train vers la frontière tadjike. Ma couchette m’attendait, soigneusement préparée. Dessus de lit et oreiller en velours rouge usé, une tasse de thé déposée sur une petite table. Je partage la cabine avec un homme d’une cinquantaine d’années, qui s’endort dès les premières secousses, et deux adolescents absorbés par leurs téléphones. Après une ou deux heures, la torpeur s’installe et on regarde la steppe défiler, l’œil à moitié fermé. Les enfants qui jouaient dans le couloir sont eux aussi partis faire la sieste.
Il n’y a rien de mieux que le train pour se prêter à l’art de la contemplation. À mi-chemin, alors que le sommeil tarde encore à venir, je décide de me lever pour faire un tour dans le couloir. Devant moi, un paysage jaune et morne défile sans fin. Les petits villages et les champs de coton ont laissé place à une vaste plaine brûlée, où l’œil peine à discerner l’horizon. Je pense à nouveau aux circonstances étranges qui m’ont menée jusqu’ici, de la lecture d’un récit de voyage, il y a presque dix ans, à la décision du départ prise un soir d’avril. En l’espace de quelques mois, s’est matérialisée devant mes yeux une vision qui jusqu’alors n’avait existé qu’à travers le regard d’un autre.
A suivre…

References:
L’usage du Monde, Nicolas Bouvier, 1963
Asie Centrale 300-850: Des Routes Et Des Royaumes, Étienne de la Vaissière, 2024