Errances en Asie Centrale
- Claire Amaouche
- Nov 4, 2024
- 5 min read
Updated: Jul 8, 2025
Partie 1 - Kazakhstan
Je voyage d’abord par les livres. Ils deviennent, en quelque sorte, le premier écho d’un lieu, d’une culture ou d’une histoire. Le travail et les récits d’écrivains, d’anthropologues ou d’aventuriers dont la sensibilité et l’esprit m'inspirent éveillent en moi une curiosité, un désir d’explorer des lieux auxquels je n’aurais peut-être jamais pensé. Ainsi, c’est à une poignée d’individus que je n’ai jamais rencontrés – et qui, pour la plupart, ne sont même pas de mon époque – que je dois la plupart de mes voyages. Il faut bien quelque chose pour nous pousser hors de chez nous ; à chacun ses sources d’inspiration. Les miennes sont littéraires.
Parmi tous les récits de voyage qui m’ont marqué, une région revenait avec insistance: l’Asie centrale. Cette mosaïque de pays encore méconnus, pris entre les géants russe, chinois et iranien, que certains surnomment, non sans un brin de mépris, les « Stans ». Ces contrées lointaines ont inspiré de nombreux récits de voyage, car elles s'étendent sur la fameuse « Route de la soie », cet axe millénaire, point de rencontre entre l’Orient et l’Occident .
Depuis ma lecture de L’Usage du monde (encore Bouvier) et des écrits d’Ella Maillart, j'ai nourri l'idée de suivre moi aussi ce long périple, traversant les terres du Kazakhstan, de l’Ouzbékistan, du Kirghizistan et du Tadjikistan. Il me faudra cependant plusieurs années avant qu’un matin, entre deux tasses de café, je décide qu’il était temps de partir. Ce voyage fut peut-être l’un des plus marquants de ma vie. Et parce que si je n’écris pas à son sujet, il finira par me hanter, je commence ici ce qui sera sans doute la première note d’une longue série dédiée à l’Asie Centrale.
Je posais d'abord pied au Kazakhstan. Avant de partir, étude minutieuse des cartes, pour se familiariser avec régions, villes, et routes principales. Voyager uniquement par la route ou le train, dans l'immensité d’un pays de près de quatre millions de kilomètres carrés, implique quelques concessions : une traversée complète d’Ouest en Est était impensable pour l’instant. J’optai donc pour un vol jusqu'à Turkestan, à mi-distance au sud du pays, d’où je pourrais explorer les steppes jusqu'à Almaty, avant de rejoindre les montagnes du Tien Chan, près des frontières Kirghize et Chinoise.
Après l’atterrissage à Turkestan, me voilà sur une route austère et interminable, menant vers la Chine. Dès les premiers kilomètres, l’immensité s’impose. Le sud du pays, aride, s’étend entre semi-déserts et montagnes brûlées ; c’est la première fois que je vois, de mes propres yeux, ce qui ne m’avait été jusqu’ici offert que par les livres. Dans ces espaces démesurés, il faut réapprendre la patience et la perspective. Mesurer le temps différemment, entrainer le regard à repenser les distances. Ce village qui se dessine au loin et qui semble accessible en quelques heures de ballade pourrait bien se trouver à quatre-vingts, voire cent kilomètres d’ici.
Peu de lignes ferroviaires au-delà des principaux axes; il faudra donc compter sur le bon vouloir des rares voitures de passage pour ma traversée. Un jour de chaleur écrasante, j’attends des heures à un carrefour désert, espérant qu’un véhicule s’arrête. Le temps s'étire lentement, et des interrogations insoupçonnées surgissent sans crier gare : "Qu’est-on venu faire ici?", "Que faire si l’eau vient à manquer ? Quelle sera notre endurance face aux épreuves de la marche, du soleil, et de la faim ?”.
Finalement, deux paysans m'embarquent dans leur vieille voiture au pare-chocs cabossé. A l’intérieur une forte odeur d’essence et un bric-a-brac infernal d’outils, de vêtements et de cartons remplis de pain et de fromage. À mes côtés, une vieille dame transporte deux grands sacs débordant d’oignons et de pommes de terre. J’essaie de deviner l’objet des conversations pendant que le regard se perd au creux de ces terres abimées. Personne ne semble vraiment se préoccuper de ma présence. Finalement, la voiture s’arrête devant un hameau de maisons éparpillées le long de la route. La vieille descend, tend un billet à nos chauffeurs, échange quelques mots de remerciement, et nous repartons. L'un d’eux finit par se tourner vers moi, finalement curieux d’en savoir plus sur mon périple. Je découvre pour la première fois ces fameuses dents serties d’or, révélées dans un demi-sourire. Un contraste des plus curieux avec son regard, d’un vert si pâle qu’il se dissoudrait presque dans l’air. “Et Macron, toujours président ?” s’enquiert-il, dans un français très approximatif mais suffisant pour me laisser sans voix. Je m’étonne toujours de la façon dont certaines informations traversent les frontières.
Je lis dans un ouvrage d’Ahmed Rashid sur l'Asie centrale post-soviétique que le Kazakhstan est sans doute le pays demeuré le plus "russifié". Pour des raisons culturelles, certes, mais sans doute davantage pour préserver des intérêts économiques et géopolitiques communs – le Kazakhstan possédant les plus abondantes ressources naturelles de la région et des axes de commerce importants vers l’Ouest. Nazarbayev alla même jusqu'à déplacer la capitale d'Almaty vers la toute nouvelle Astana, plus proche de la frontière et des communautés russes. En 2000, les Kazakhs ne représentaient que 51 % de la population, et bon nombre ne parlaient que le russe. Aujourd’hui, l’ethnie Kazakh représente 71%, suivis par les russes (15%) et les Ouzbeks (3.5%). N'ayant jamais visité la Russie, je ne suis peut-être pas la mieux placé pour déceler les subtilités de son influence ici, mais certains détails ne manquent pourtant pas de frapper le visiteur curieux.
Après plusieurs jours de route d’un village à l’autre, Almaty se dessine au loin. Ville aux larges avenues bordées de panelkas uniformes, au trafic incessant, à l'air brûlant et poussiéreux en ce début du mois de juin, son esprit est difficile à cerner. Suivre le quadrillage des rues, longer ces immeubles s'étendant à l'infini, voilà qui aide à s’orienter, mais de là à en saisir l’essence, c’est une autre affaire. Les mosquées aux toits d’or flambant neufs tranchent avec le gris omniprésent, et entre deux grandes artères, des allées piétonnes boisées surgissent, abondamment arrosées par un muret de jets automatiques. Depuis mon arrivée, j'éprouve la curieuse sensation que le pays tout entier a émergé avec l'ère soviétique. Le patrimoine historique pré-russe semble absent, presque effacé par le temps. Il est vrai qu'avant les premières invasions russes au XIXe siècle, ces terres étaient peuplées essentiellement de tribus nomades venues de Sibérie, organisées en ordas, ces unités tribales ou claniques qui obéissaient à l'autorité d'un Khan. On ne peut donc s'attendre à trouver, dans les villes contemporaines, un patrimoine historique comparable à celui que l'on imagine en Europe.
Je loge dans un appartement modeste du centre-ville, au-dessus d'un vaste supermarché où je descends régulièrement faire mes courses. Certaines mauvaises habitudes alimentaires semblent avoir traversé les océans : ici, les étals débordent de boissons énergisantes, de gateaux et de friandises tout droit venues des États-Unis, et partout, jeunes et vieux déambulent, une canette à la main.
Je passe la plupart de mes journées à vagabonder seule, m'arrêtant souvent pour un café et observer le tumulte habituel des villes. Bientôt, il me faudra trouver un moyen de reprendre la route vers le parc national d'Altyn Emel et ses canyons, avant de me diriger vers les montagnes du Tien Chan, à la croisée du Kirghizistan et de la Chine. Et c'est donc un matin aux aurores, après un rapide petit-déjeuner, que j'embarque dans un vieux camion grinçant aux côtés d'une joyeuse bande de Kazakhs, prête à entamer la dernière étape de mon périple Kazakh.
Ce texte est la première partie d’une longue série sur l’Asie Centrale. A suivre: à l’extrême Est du Kazakhstan, les sommets du Tien Chan et la frontière Kirghize.
Références et recommendations:
Nicolas Bouvier, L’usage du Monde, 1963
Ella Maillart, Des monts Célestes aux sables Rouges, 1943
Ahmed Rashid, Asie Centrale: champ de guerres, 2002