Dubai: du Sable à l'or
- Claire Amaouche
- Jan 20, 2025
- 5 min read
Part 2. : l'invisible.

Au matin du 3ème jour, après avoir arpenté les tours et les bords de plage, je décidais qu’il était temps d’explorer des lieux moins fréquentés, sinon plus reculés. Chaque année, des milliers de travailleurs, venus principalement d’Asie et d’Afrique, affluent à Dubaï pour s’épuiser sur les chantiers, conduire des taxis, ou occuper l’un des innombrables postes de service exigés par cette ville en perpétuelle effervescence. Comme souvent, l’eldorado promis n’est pas celui trouvé. Ou du moins, pas pour tous. Seule une infime partie de la population migrante peut se permettre d’accéder à cette vie rêvée que Dubaï semble offrir. Je réponds volontiers a tous ceux qui affirment avec conviction que Dubai leur garantit la meilleure qualité de vie qu’ils puissent avoir: “Certes, mais pour qui ? Et à quel prix ?”
En étudiant la carte et en parcourant divers articles, j’avais repéré des zones où s’écrivent les récits les plus sombres de Dubaï. L’opacité de l’émirat sur sa politique migratoire et ses pratiques financières n’était déjà plus un secret lorsque j’y suis arrivée. Mais constater cette réalité sur place s’avérait être une tout autre entreprise.
L’envers
En prenant la route vers l’intérieur des terres et en quittant les facades luisantes des gratte-ciel, il devient possible d’apercevoir l’envers du décor. Mon chauffeur de taxi rechigne à me conduire jusqu’au quartier de Sonapur, où, derrière de hautes barrières de béton et des rangées de barbelés, se cachent les camps où s’entassent, loin des regards, des travailleurs venus de tous horizons. Dans de vastes dortoirs surpeuplés, ils vivent à l’écart du monde qu’ils contribuent pourtant à bâtir. Comble du cynisme, j’apprends, en contemplant ces véritables prisons dystopiques, que Sonapur signifie “pays de l’or” en hindi. Moi qui espérais vagabonder et capturer quelques clichés, je me ravise. Ici, ce n’est pas la rue qu’on craint, mais ceux qui la surveille.
Ne soyons pas naïfs : Dubaï n’est pas seule à perpétuer ces pratiques esclavagistes. Le développement de l’Occident depuis la révolution industrielle s’est lui aussi construit au prix d’innombrables sacrifices humains, que nous avons aujourd’hui relégués hors de notre conscience, souvent parce qu’ils se jouent beaucoup plus loin de nos yeux. Et si l’émirat peut se permettre l’une des politiques fiscales et financières les plus opaques au monde sans grand reproche, c’est parce que tout le monde, finalement, y trouve son compte. Par notre présence ici, par la satisfaction que nous tirons des services impeccables, par la luxure qui nous éblouit et nous adoucit, nous acceptons le prix de cette magie rendue possible.
Vies sociales
À Dubaï, peut-être plus qu’ailleurs, il m’apparut que le fossé creusé entre le monde des migrants et celui des Émiratis avait été soigneusement planifié. Parfois, j’avais l’impression de pouvoir arpenter les rues pendant des heures sans croiser le moindre local. Et aujourd’hui encore, je ne parviens pas à saisir comment s’articule la vie dubayote. C’est à croire qu’elle n’existe tout simplement pas.
épit des spécificités propres à une capitale, on y retrouve certains traits culturels profondément allemands. Il est possible d’y percevoir une sensibilité, une manière d’envisager la vie sociale typiquement germaniques. De plus, pour qui s’en donne la peine, on peut tisser des amitiés avec des Allemands et adopter un mode de vie local si on le souhaite.
Mais à quoi se rattacher dans une ville où le tissu social semble fait d’individus flottants, de passage, qu’ils soient là volontairement ou contraints, et incapables de se projeter dans l’avenir d’un lieu qu’ils ne comprennent ni ne maîtrisent ? Ici, il semble qu’il faille prendre ce qu’on nous donne sans trop poser de questions. Dubaï n’est pensée que pour elle-même, par elle-même. Il ne s’agit pas vraiment de la transformer pour intégrer ou assurer le bien-être d’une population stable, ni même peut-être de la sienne.
Pourtant, la vie des Dubaïotes continue de m’intriguer. Un soir, nous laissons derrière nous les restaurants touristiques et fast-foods de La Marina pour nous rendre dans un restaurant irakien à Jumeirah, apparemment institution du quartier. Le décor est cossu et chaleureux : coussins brodés, tapis persans, un accueil presque solennel. Pour la première fois, pas un étranger à l’horizon. Je reste silencieuse, observant : des couples taciturnes, des familles ou des tablées d’hommes absorbés dans des discussions sérieuses. On s’affaire, on parle à voix basse. Certains travaillent tandis qu’un ballet incessant de serveurs dépose sur les tables agneau braisé, grillades et légumes fermentés. L’espace de quelques heures, je touche à quelque chose d’authentique, une part de quotidien ordinaire.
Conséquences d’une trajectoire choisie
Je peine à croire que le modèle de développement choisi par Dubaï soit sans conséquences pour ses populations autochtones. N’oublions pas que l’émirat est dirigé par une poignée d’individus dont le pouvoir repose sur des liens claniques, et que l’implication de la majorité des locaux dans les affaires publiques demeure très limitée. Certes, la rente pétrolière satisfait les besoins matériels, et le tourbillon d’activités dans lequel elle est embarquée doit bien être source de fierté et d’ouverture sur le monde. Mais, noyée dans cette effervescence et dans une masse étrangère toujours plus vaste, comment ne pas perdre ses repères ? Comment empêcher que les liens et les coutumes d’autrefois ne s’effacent peu à peu ?
On pourrait penser que Dubaï n’est qu’un gigantesque terrain de jeu pour des enfants capricieux aux richesses infinies, déterminés à transformer chaque rêve décadent en réalité. Et c’est, à bien des égards, l’impression que l’émirat donne au premier regard. Mais, en creusant un peu, on s’aperçoit que son développement est loin d’être aléatoire. Petit laboratoire capitaliste, Dubaï ne cesse de se réinventer, de multiplier les projets toujours plus ambitieux pour séduire de nouvelles clientèles.
Je reste convaincue qu’aucun lieu sur cette terre n’est futile ou dépourvu d’intérêt. Ce qui peut sembler superficiel en apparence cache souvent des mécanismes bien plus complexes, qu’il est fascinant de décrypter. Je veux bien croire qu’il est facile de vivre à Dubaï si l’on accepte de détourner son regard de ce qu’elle incarne. En réalité, j’aime à penser que, plus qu’un projet né de nulle part, Dubaï est le symbole de ce que le monde peut produire de plus extrême et de plus implacable. L’émirat n’existe que parce qu’il fallait ouvrir ou renouveler la voie de l’excès, de l’extravagance ou de l’ombre. Et surtout, n’oublions pas que l’argent est le plus efficace des silences.
Je ne regrette rien de ce voyage. Il me manque encore bien des éléments pour en faire un portrait complet, et je repars presque plus confuse que je ne suis arrivée. Mais cette confusion elle-même est une forme de lucidité : quelque part, je me trouve plus proche aujourd’hui de la potentielle réalité qu’il recèle. Alors que le taxi me ramène à l’aéroport, le ciel se pare lentement de son crépuscule sableux. Je m’imagine, un instant, la vie que je pourrais mener ici, loin des tourments des guerres ou du chaos politique européen, m’endormant chaque soir dans cet écrin doré. Peut-être, en effet, la vie y serait plus douce.
Mais est-ce vraiment la douceur que l’on doit souhaiter ?
References:
« Dubai Uncovered » : révélations sur l’immobilier de l’émirat, destination providentielle pour l’argent sale des oligarques et des criminels,* Jérémie Baruch, Anne Michel et Vincent Nouvet, Le Monde, 2022
Dubai, glitz or glitch : a portrait of a dreamed city in recessionary times, Marc Lavergne , 2009
City of Gold. Dubai and the Dream of Capitalism, Jim Krane, 2009
From rags to riches: a story of Abu Dhabi, Mohammad Al Fahim, 1995



