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Claire Amaouche

Dubai: du Sable à l'Or

  • Writer: Claire Amaouche
    Claire Amaouche
  • Jan 3, 2025
  • 6 min read

Partie 1: le Visible.


Source: personal archives, 2024.
Source: personal archives, 2024.

Écrire sur un pays qui a déjà tant fait couler d’encre et alimenté d'innombrables débats est certainement un défi. Projets urbains démesurés, images d’une vie idyllique inondant les médias, paradis fiscal, mais aussi exploitation massive de populations immigrées et valeurs controversées, l’émirat de Dubaï, à l'instar de certains de ses voisins, n’a cessé de faire parler de lui. Mais ayant fait la brève expérience de ce monde à part et tenté d’en décrypter la grande complexité, il me semblait qu’il y avait tout de même matière pour un nouveau récit, aussi modeste qu’il soit.


Autour de moi, je voyais depuis un moment nombre d'Européens s'y rendre : voyage onéreux ou perspectives de carrière juteuses, chacun y trouvait son compte. Pourtant, jamais l’envie de découvrir cet endroit, même pour une courte visite, ne m’effleura. Au contraire, je me lassais de la sur-médiatisation et des discours polarisés – entre éloges dithyrambiques et critiques acerbes – sur ce monde qu’on disait extraordinaire, et surgit miraculeusement en quelques décennies d’un désert stérile.


J’eus pourtant un jour, par les jeux du hasard, l’opportunité de m’y rendre pour quelques temps. Sans engagements particuliers, et, il faut l’avouer, piquée par la curiosité qu’un voyage imprévu suscite toujours en moi, je décidai de tenter l’expérience avec l’idée de transformer cette parenthèse en terrain d’observation, et de découvrir ce lieu qui, bien que peu attrayant à mes yeux de prime abord, n’en demeurait pas moins fascinant.


Il faudrait s’efforcer d’explorer chaque recoin de cet univers singulier, visible ou non, de percer ses codes et de comprendre l’étrange fascination qu’il exerce, malgré les nombreuses controverses. Ayant déjà parcouru Oman et effleuré l’histoire et la culture de la péninsule arabique, j’espérais que cette immersion aux Émirats viendrait enrichir ma perception d’une région qui demeure, à mes yeux, profondément méconnue.


De nombreuses questions continuent de planer autour de Dubai, et des Emirats, plus généralement. Comment saisir l’impact de l’irruption soudaine de l’industrie pétrolière et des richesses colossales qu’elle a apportées sur une civilisation longtemps nomade, habituée à vivre avec si peu ? Que reste-t-il aujourd’hui des modes de vie ancestraux ? Pourquoi l’émirat de Dubaï a-t-il emprunté un chemin si différent de certains de ses voisins dans son choix de développement ? Est-il possible de franchir l’abîme soigneusement creusé entre les Émiratis et ce flot incessant d’étrangers affluant sur le sol dubaïote ?


Impressions

Arrivée à Dubaï un jour de décembre en fin d’après-midi. À travers les vitres du taxi qui nous conduit à l’hôtel, je retrouve les couchers de soleil brulants et la lumière voilée par les vents poussiéreux de mon séjour à Oman. Mais au lieu des dunes infinies du Rub Al Khali, s’élève devant moi une immense forêt de gratte-ciel sur lesquels reposent les derniers rayons du soleil. Le tumulte incessant du trafic et le spectacle de cette démesure me rappellent des images souvent aperçues dans les journaux. Les premières vues de Dubai sont celles que l’on attend: urbanité extravagante, modernité parfois outrancière, luxe et paradis du divertissement, voilà ce qui s’offre à mes yeux alors que nous atteignons La Marina. Il y a quinze ans, ce quartier n’existait pas, et voilà qu’il y grouille aujourd’hui une foule de tous ages et horizons.


Bars et restaurants en bord de plage, malls ouverts à toute heure, néons criards, et larges canaux où s’alignent docilement yachts et bateaux de plaisance. Vue d’ici, la ville ressemble à une immense fête foraine, lieu à la fois artificiel et étourdissant.

Bien sûr, Dubaï ne se résume pas à cela. Mais tandis que je déambule dans ses rues bondées, et que défilent devant moi voitures de sport et visiteurs impeccablement apprêtés, je ne peux m’empêcher de me demander où se trouve le monde que l’on ne nous donne pas à voir.


L’endroit

Dubaï, possible eldorado pour riches et expatriés de tous horizons, terre d’opportunités, attire par une confluence de facteurs singuliers : environnement propice aux affaires et aux investissements, stabilité économique, expansion constante, qualité de vie luxueuse, sécurité apparente, et des normes sociales étonnamment tolérantes envers les étrangers.


Voici que je m’entends dire à plusieurs reprises: “Franchement, notre qualité de vie s’est nettement améliorée depuis que l’on vit ici”. Et au barman de ce restaurant branché du quartier financier où je passe une soirée, d’affirmer : “Une fois qu’on a vécu à Dubaï, on ne peut plus vivre ailleurs.” Un moment de silence s’en suit, vite absorbé par ce chaos festif: on fume, boit des cocktails en charmante compagnie, tandis que résonnent musiques mille fois entendues en boites de nuit et le brouhaha des conversations environnantes. Les sourires semblent radieux, les manières policées, les tenues précieuses, parfois tapageuses. Face à moi, une rangée d’hommes solitaires accoudés au bar, attendant patiemment qu’un coup de chance ou de poker leur amène la compagnie souhaitée.


Très vite je remarque que, sans y prendre garde, on s’habitue à ce confort. Les rues sont propres, sures, surveillées. Partout, la porte s’ouvre devant vous et on s’enquiert de votre humeur, au cas où un supplément d’attention serait requis, ce qui a le don étrange de vous gonfler d’orgueil et d’une agréable illusion d’importance. Sans avoir réellement les moyens de cette vie de luxure, voilà qu’elle se trouve à portée de main, et qu’on se laisse glisser, presque malgré soi, dans une béatitude passive.



Anatomie d’une ville

La ville s’étire en longueur, entre le vieux quartier du souk, près de la frontière avec Charjah, et la Marina, et est traversée du nord au sud par une immense autoroute dont il est impossible de s’extraire aux heures de pointe. Entre le quartier des affaires, dominé par le Burj Khalifa et son gigantesque Mall adjacent, et la Marina, s’étendent de nombreux quartiers: rangées de somptueuses villas en bord de mer ou zones plus modestes aux ruelles étroites et au chaos étrangement dissonant dans cet univers d’ordre et de propreté. Partout, des projets d’aménagement surgissent, certains en cours, d’autres abandonnés, comme ce curieux complexe en bord de mer déserté par les investisseurs, où boutiques cafés n’ont jamais pu ouvrir. Je m’y promène comme dans une ville fantôme.


Sous cet amoncellement de chantiers et de tours cyclopéennes, il m’est difficile de percevoir l’essence du lieu. La ville fortifiée, autrefois modeste bourg fondé par des tribus nomades plusieurs milliers d’années avant J.-C. pour y développer la pêche aux perles, ne représente aujourd’hui guère plus qu’un pâté de maisons soigneusement rénové pour les besoins du tourisme. Tout autour, les premières strates de la ville, désormais quartier populaire d’Ayal Nasir, abritent une population bigarrée de migrants et un dédale de bazars, délaissés au profit des centres commerciaux.


La véritable transformation de Dubaï commence au XXe siècle avec l’essor du commerce maritime, mais c’est la découverte du pétrole et son exploitation massive dans les années 1970 qui donnent naissance à la métropole que le monde connaît aujourd’hui. En 1969, la ville ne comptait que 59 000 habitants; ils étaient déjà 200 000 en 1977, et atteignent aujourd’hui près de 3,5 millions, dont 80% ne sont pas Dubaiotes.


En moins de cinquante ans, un monde entièrement nouveau a émergé des sables. Et jour après jour, je vois défiler devant moi des rues à peine sorties de leurs emballages, attendant encore de faire l’épreuve du temps. Je crois que l’étrangeté de cet endroit réside précisément là : dans cette superposition d’images inconciliables. Les tribus bédouines d’antan, nomades et austères, et ce monde de béton et de verre qui s’élève avec orgueil. Deux réalités qui s’observent sans vraiment se rencontrer, très certainement par choix.


Cependant, comme je pense l'avoir déjà souligné, l'une des vertus d'un voyageur éclairé réside dans sa capacité à voir et à chercher ce qui ne lui est pas ouvertement montré. Une qualité d'autant plus pertinente à Dubaï, dont les faces les plus obscures sont sans doute plus habilement cachées. Et je savais qu’après avoir pris note de l’endroit, il sera bientôt temps de s'attaquer à son envers.


A suivre…


Source: personal archives, 2024.
Source: personal archives, 2024.

References:

  • Dubai, glitz or glitch : a portrait of a dreamed city in recessionary times, Marc Lavergne, 2009

  • City of Gold. Dubai and the Dream of Capitalism, Jim Krane, 2009

  • From rags to riches: a story of Abu Dhabi, Mohammad Al Fahim, 1995

  • Arabian Sands, Wilfred Thesiger, 1950

 
 
 
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