top of page

Claire Amaouche

Chambres parisiennes: une ville de mémoire

Writer: Claire Amaouche
Claire Amaouche
Oct 3
4 min read
Source: personal archives, 2020.
Source: personal archives, 2020.

Parfois, souvent même, quand l’humeur est morose, un peu trop mélancolique, on repense aux toits d’ardoise, aux avenues grises, à ce monde minéral, austère et majestueux à la fois, aux goulots sombres et étroits du métro, humidité et odeur qui s’accrochent à la peau, et dans lesquels on s’enfonce chaque matin au creux de la ville, avant d’émerger un peu plus loin sous une légère averse.


D’abord, il y a eu l’odeur de gasoil et le bruit des moteurs de la station-service sous la fenêtre de ma chambre, puis le centre commercial en construction et la médiathèque où l’on viendra passer ses après-midi. Ensuite, les barres d’immeubles qui surplombent tristement la vieille zone industrielle, d’où s’échappe chaque soir une plainte mélancolique. Tout de même, en prenant de la hauteur, on aperçoit plus loin le pont et la rivière qui, à mesure qu’on la remonte, déroule avec fierté les trésors de la ville, qu’on se précipite pour admirer, venu quatre coins du monde. Palais, arcades, places rayonnantes, puis petites rues sinueuses et encombrées, cohue le long de ces murs penchés de pierre beige. On se bouscule, on suffoque, mais au fond, on s’enorgueillit toujours de vivre là.


Une petite chambre sous les toits, non loin de la gare du Nord. Lit en fer forgé, plaque chauffante et évier, petite table et pommeau de douche accroché le long du mur. Toilettes sur le palier, escalier en bois recouvert de son beau tapis de velours rouge, aspiré le matin même. Par la fenêtre, la ville qui déroule les silhouettes noires de ses toits, beaux reflets quand il a plu.


Dans le couloir plongé dans l’obscurité, on devine derrière les portes les conversations sourdes des voisins, un rire intermittent, de temps à autre le craquement d’un parquet. On reste un moment immobile, à écouter ces bruits familiers d’inconnus que l’on côtoie chaque jour sans les connaître. On imagine qu’une fois les murs tombés, nous voilà tous assis à quelques mètres les uns des autres, les yeux ronds et l’air embarrassé, petite scène grotesque qui pourrait être rejouée dans chaque immeuble.


Mais tout de même, on pourrait presque trouver ça romantique. On pense à ces écrivains, à ces artistes retranchés dans leurs petites chambres sordides, s’abîmant les yeux sur leurs brouillons. Petites histoires sans doute fantasmées, alors qu’on n’est soi-même ni génie ni personne d’importance, et qu’on ne s’abîme jamais les yeux pour travailler le soir à la lueur d’une bougie.


Source: Histoire de Paris, 1920-1980
Source: Histoire de Paris, 1920-1980

Un appartement un peu vétuste non loin des grands magasins, trop froid l’hiver, trop chaud l’été, mais lorsqu’on se penche par la fenêtre, on peut admirer les immeubles haussmanniens et la petite rangée d’arbres qui les accompagne timidement, touche de couleur bienvenue dans ce monde fait de gris.


Chaque matin, on remonte une rue légèrement pentue qui mène jusqu’à un bâtiment de bureaux ennuyeux, avec autour, les bars de quartier où l’on prend ses habitudes. Un peu plus haut, projeté dans un tourbillon de couleurs et de sons, cœur de l’extravagance et de l’excès : vendeurs de cigarettes et de haschich, vêtements en déstockage, concerts et cabarets en contrebas, puis les escaliers et les buissons bien alignés escortant les promeneurs vers le sommet de la capitale.


On oublierait presque aussi qu’il y a eu cette chambre louée dans un appartement du quatorzième, et son chemin quotidien, en bus ou à pied, dans ces rues calmes et aérées, vers l’université de médecine et l’hôpital, puis la vue qui se dégage vers la rivière. Et encore la chambre au rez-de-chaussée de cet immeuble cossu, double porte en bois et fer forgé, large entrée, marbre au sol. Ou bien les quelques mois passés plus à l’Est, les larges avenues, les grands espaces séparés par de petits carrés de rues toujours animées le soir. Il y en a eu des refuges.


En fait, lorsqu’on rouvre la boîte de ces souvenirs, on n’en finit pas de ressortir des choses, grands moments et riens du quotidien, toutes ces chambres où l’on a vécu et qu’on avait presque oubliées, ces rues arpentées qui nous ont amenés jusqu’à l’eau, que l’on regardait s’écouler au rythme du fleuve, et dont la surface noire et visqueuse traçait un long trait d’encre au milieu de la ville. On la regardait sans jamais la voir, absorbé par son mouvement, tandis que quelques images du passé surgissaient par instants avant de disparaître aussitôt dans le courant. Sans le vouloir, c’était l’écoulement de sa propre vie que l’on contemplait.


source: personal archives, 2020.
source: personal archives, 2020.

On y revient rarement, dans cette ville qui nous a vu grandir et qui n’a finalement pas autant changé qu’on le pense, sinon qu’on ne pourrait peut-être plus y vivre, ou presque. On peut tout reconnaître, s’y balader sans plan, et même retrouver, après toutes ces années, des endroits qui ont résisté par miracle. Mais quelle étrangeté de s’apercevoir qu’en un claquement de doigts, nous avons déjà vieilli de dix ans et que la ville, elle, n’a presque pas pris une ride. Amertume lorsque l’on constate qu’on ne peut plus en parler qu’au passé, et que sans doute, on n’y reviendra jamais.


Ah, Paris… Il faut s’arrêter là, car un livre entier devrait être écrit.

 
 
 
bottom of page