Aller-retours vers le Caucase
- Claire Amaouche
- Jul 14, 2025
- 5 min read
Partie 2: l'appel de la montagne

Tbilissi. Un matin glacé de janvier, nous chargeons la voiture de provisions, de sacs et de bombones d’eau avant de prendre la route pour Racha, un hameau perdu aux confins de la Svanétie, que l’on atteint péniblement après huit heures de virages serrés. Au dernier tournant, la route disparaît et notre voiture s’embourbe dans une couche épaisse de boue et de neige fondue. Il faut renoncer et abandonner notre chauffeur pour finir à pied, sacs au dos, dans un silence à peine troué par les aboiements d’un chien au loin.
Devant nous, un village silencieux, aux habitations et enclos déserts. Et, sur les hauteurs, au bout d’un champ gelé et proprement délimité par une clôture toute neuve, la silhouette de notre cabane qu’il nous faut rejoindre à travers bois et broussailles, vêtus de nos simples habits de ville, déjà trempés jusqu’aux genoux.
L’hiver ici est rude. La montagne se vide chaque année aux premières neiges, et les habitants descendent vers Koutaïssi pour une vie plus clémente avant le retour du printemps. Une semaine de solitude nous attend, rythmée par les marches lentes sur des sentiers à peine visibles, et les heures repliées autour du poêle. Un jour, au croisement de deux chemins, une rencontre fortuite avec l’un des seuls villageois qui n’a pas déserté. Il conseille quelques itinéraires pour rejoindre les hauteurs et, parait-il, de magnifiques points de vue sur les vallées environnantes. Mais prévient tout de même: « Rentrez avant la nuit. Il y a toutes sortes de bêtes sauvages dans les parages. » L’idée de croiser un ours ou un loup m’effleure. Je tente de déceler une empreinte sur le sol immaculé. Mais en vérité, ce matin-là , en grelottant dans mes habits encore humides de la veille, je redoute plus une grippe que l’attaque d’une bête sauvage.
Depuis notre cabane, nous passons de longues heures à regarder la neige tomber. Le paysage s’efface et se redessine sans cesse sous la brume. Dans le ciel pâle, se découpent crêtes et silhouettes délicates d’arbres et de bosquets. Ce dépouillement a quelque chose d’une estampe japonaise. Une après-midi, transis, immobiles sur le balcon, nous restons là , à contempler ce monde endormi, encore un peu indompté, et qui parait soudain infini. À l’intérieur, nos chaussures mouillées sèchent encore contre le poêle.
Un an plus tôt, j’avais mis le cap sur une autre région assez connue des montagnards : Stepantsminda, et son célèbre Kazbegi, massif fier et solitaire assis entre la Géorgie et la Russie. Il m’avait fallu six heures de route dans un minibus bondé pour atteindre le village, secouée de virage en virage, le paysage s’ouvrant peu à peu sur de vastes plateaux où s’accrochaient encore à la terre les vestiges de bunkers soviétiques.
J’avais loué une modeste bicoque pour quelques jours d’errance dans la région. Pas d’itinéraire précis, simplement l’envie de marcher et d’aller explorer de nouveaux reliefs mêlés de sommets enneigés et de larges vallées sèches et venteuses où subsistaient encore villages et troupeaux de brebis.
Le long de la route principale qui relie Tbilissi à la frontière russe, chalets et hôtels surgissent à toute vitesse. Mieux desservie que la Svanétie, la région attire chaque année davantage de grimpeurs et de voyageurs venus de tous horizons. Moi y compris.
Sur le chemin qui monte vers les glaciers et le Kazbegi, on s’arrête au pied de forteresses en ruines ou à l’église de la Trinité de Gergeti, qui domine fièrement le bourg et la vallée. Je m’y rends à pied en suivant un sentier qui serpente à travers les herbes gelées. Après plus d’une heure de marche, les chaussures crottées, je débouche sur un vaste parking où une file de voitures y déverse des passagers qui me paraissent bien peu vêtus pour une fin d’hiver encore mordante. Au-delà du sanctuaire commence le vrai chemin, celui qui mène aux glaciers, aux refuges d’altitude, puis au sommet. La foule s’efface peu à peu. Ne restent que le craquement de la neige sous les pas et le sifflement du vent contre la roche.
Après chaque retour de randonnée, j’aligne soigneusement mes affaires trempées le long des radiateurs, sors quelques boites de conserve du placard et m’attable autour du petit réchaud qui me sert de cuisine. Le ciel offre ces couchers de soleil austères qui me rappellent les années passées en Scandinavie. Nul part ailleurs encore je n’ai retrouvé ce rose froid et diffus, déposé sur la neige chaque soir, avant que les ténèbres n’avalent totalement le paysage.
Et comme chaque fois que je retrouve la montagne, je m’interroge sur ces nuances presque imperceptibles qui font que jamais deux sommets ne se ressemblent vraiment. D’apparence familière, chacun porte pourtant une singularité secrète. Et bien que j’en aie gravi nombre désormais, je suis chaque fois étonnée de constater à quel point le nouveau diffère du précédent. C’est dans ces instants-là que je comprends qu’on ne se lassera jamais de la montagne.
Lors de ma dernière venue dans le Caucase, j’ai pris la route vers les montagnes du parc national de Mtirala, à quelques heures seulement de Batumi. Jusqu’alors, la ville ne m’était apparue que comme une station balnéaire en plein essor, tapissée de publicités criardes vantant, dès l’aéroport, des investissements immobiliers fraîchement sortis de terre. Mais on m’avait souvent parlé de cette région singulière, où la montagne verdoyante et la végétation presque tropicale se mêlent à la vie côtière grandissante.
Comme à notre habitude désormais, une petite cabane nous attend, tapie au fond d’une forêt épaisse, au bout d’un chemin grossièrement gravelé. Durant ces quelques jours, nous découvrons encore une autre facette de la montagne géorgienne : un tapis végétal presque tropical, peuplé de châtaigniers, de rhododendrons, de houx et de lianes, peu à peu remplacés par les hêtres et les sapins du Caucase à mesure que l’on prend de l’altitude. Un jour, je ramasse dans les fougères une tique coriace que je finis par retirer à grand renfort de couteau, d’aiguilles et d’alcool.
Une fois encore, j’observe ces vallées précipitées, ces villages encaissés, coincés entre pentes et rivières parties se jeter dans la mer Noire. Et une fois encore, je repense à ces mots de Kapuściński, lus dans Imperium :
« Je flânais parmi les herbes de ce champ paradisiaque béni, où j’aurais peut-être pu chercher le salut. Et je pense que chaque Géorgien, chaque habitant du Caucase, porte en lui une telle carte gravée dans la mémoire. Il l’a étudiée dans ses moindres détails depuis l’enfance : chez lui, dans son village, dans sa rue. C’est une carte-souvenir, une carte des dangers. »—Ryszard Kapuściński
Je ne m’attendais pas, la première fois que j’ai mis les pieds en Géorgie, à nourrir pour ce pays un attachement aussi sincère. Comme toujours, je partais les yeux grands ouverts, prête à absorber ce que la route mettrait sur mon chemin. Peut-être est-ce parce que j’ai trouvé ici, dans la complexité de sa nature et de son peuple, une profondeur qui m’a particulièrement touchée. Ou peut-être est-ce simplement la force des circonstances et des rencontres qui ont forgé en moi des souvenirs uniques et indélébiles.
Quoi qu’il en soit, il m’arrive souvent de rêver à une balade sur les hauteurs de Tbilisi, ou à une soirée d’hiver, quelque part, à regarder la neige tomber sur le Caucase.








